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À l’origine
vendredi 1er septembre 2006, par
À l’origine, je suis asthmatique.
Il arrive que quelque chose vienne foutre la merde dans le pacte que vous aviez conclu avec vous-même. À l’adolescence, c’était devenu insupportable. Quelques tentatives de suicide, ridicules. Pas d’appel au secours. Je n’attendais aucun secours. De qui donc ? De ce troupeau d’imbéciles ? J’étais seul avec mon putain d’esprit vivant, vivace, qui jusqu’au moment de sauter du pont se fout de ma gueule. Tu es ridicule ! Tes asservissements, tu les vois pas ? Le moindre de tes gestes est guidé par tes chaînes, tes atavismes, tes modèles, tes secrets orgueils. Pas possible de mentir. Petit, tout petit, ridiculement petit. Un être vil, pas gâté par la génétique, engoncée dans ses complexes, avec juste cet esprit secret, trop vivant, trop rapide, trop impulsif. Trop pourquoi ? Je verrais ça plus tard. Complètement introverti. Quand j’ose m’exprimer, j’agace tout le monde. Alors, pas encore assez rompu à la recherche du moindre interstice de liberté, j’ai fini par me sentir piégé. Piégé dans ma vie, dans mon corps souffreteux. La gêne. Et la douleur qui monte jusqu’à l’affolement. Comme quand la crise d’asthme vous fait croire que le dernier souffle est celui-là, ce petit sifflet qui ne rentre plus d’air. J’ai déjà regardé la mort, mais l’orgueil, l’orgueil. Je me suis regardé et je me suis dit "le jour ou c’est insupportable, prend la porte, la dernière, et fuis. Pourquoi souffrir ? Hein ? Pourquoi ?
Qu’est-ce que ça sait un asthmatique ? À quel minuscule filé d’air tient notre misérable vie, peut-être…
Avant moi, il y avait avant. Tentative de profanation de l'instant de ma conception
…
Pour moi, ça commence à la clinique :

Ma mère m’a quelques fois raconté qu’à la clinique, un couple d’aristocrates à la mise bourgeoise lui avait proposé d’adopter son gros poupon blond tout neuf, argumentant sur l’avenir plus radieux du bébé…
Ai-je le droit de les haïr rétrospectivement ?
1965/68, rare souvenir de la Moselle, une veille maison de bois.

Un oiseau en cage. Des boîtes de conserve au motif exotiques. Une arrière grand-mère qui me parle allemand.

Ma mère raconte : « le premier mot que tu as prononcé, c’est “non”. Tu étais impossible. Seule ton arrière grand-mère obtenait quelque chose de toi quand elle te parlait allemand ».
En fait, quels sont mes souvenirs ? Dans une famille qui photographie en amateur éclairé depuis trois générations, quels sont mes souvenirs ?
Clichés mainte fois remémorés.
Dans cette famille minuscule, je n’ai peut-être pas de souvenir, peut-être seulement des archives.
Rare souvenir des années 60, du modernisme des bâtiments, de parcs aménagés.

Rare souvenir de chez moi, appartement moderne microscopique. Baignoire sabot., Cosy au dessus de ma tête, avec une rangé de livre de poche : Tolstoï, Hemingway, Balzac, Steinbeck, etc. Je me souviens très clairement de ma découverte du temps. Un événement, des gens, les enfants attendent impatiemment l’heure. Pour les adultes, c’est rien. Pour les enfants, nous, c’est une torture infinie…
La première école. Une maternelle de ville, accrochée à une colline. Une toute petite cour. À la récréation, je prends sur moi de réparer une injustice. Je traverse la cour et j’arrive devant un tout petit muret sur lequel sont alignées des filles. Je gifle l’une d’elle et repars tout enflé de la fierté du devoir accompli. Je suis vite rattrapé par la maîtresse, sermonnée et punie. On ne tape pas une fille, on ne se substitue pas à l’autorité des adultes. Y aurait-il eu confusion dans mon esprit avec la toute neuve responsabilité dont mes parents m’avaient investi à la naissance de ma sœur (tu DOIS faire attention à ta sœur !) ?
Symétrie avec Calaferte, dans La vie parallèle.
…
À Angoulême, la mort de cette arrière grand-mère annoncée par ma mère pelant des carottes, dans la minuscule cuisine de l’appartement. Mon père amène chaque nouvel Astérix dès sa parution. Le soir, nous peignons en famille, sur la table du salon, sous une grande reproduction de Gauguin. Bizarrement, je ne me souviens pas de ce que peint mon père, mais d’une petite plaque de roufipan que ma mère a couverte de silhouette tribale noire.
Pendant deux petites années, j’ai été « unique ».
Je devais avoir entre trois et huit ans. Lecteur précoce, j’étais vite passé de Babar à Pif Gadget et Astérix. Les Astérix, pendant les quelques années soixante dont je me souviens, mon père les achetait pour lui le jour de leurs parutions. Mais les soirs ou il ramenait un nouvel album étaient soir de fête pour moi. J’ai des souvenirs assez précis de la configuration du très modeste appartement « moderne » que nous habitions. Une petite cuisine étroite à droite en rentrant. En face de la cuisine une salle de bain minuscule avec une baignoire sabot. Tout de suite à gauche en entrant un bout de couloir avec la chambre des parents et le salon en prolongement encore sur la gauche. À droite du salon un recoin fermé par un simple rideau, ma « chambre », et sur le mur droit de celle-ci, un lit engoncé dans un « cosy », sorte d’habillage en bois très à la mode alors. Je dormais sous Hemingway, Tolstoy, Sagan, Sartre, etc. en livre de poche aligné sur le cosy. Mon environnement était simple, proche du dépouillement, notre vie des plus tranquilles, parfois agrémenté par une « soirée peinture ». Mon père sortait alors la grande boîte de bois contenant les longs pinceaux, les brosses, les tubes d’huile odorante, les flacons de sécatif et la palette maculée de couleurs. Nous peignons tous sur des supports différents, simplement installés sur la table du salon. Ma sœur était encore bébé. J’avais peu de jouets. La « majorette » rutilante était alors un produit de grand luxe. Les supermarchés n’existaient pas et il n’était pas question de manger de la viande autre que celle d’un malheureux lapin pris dans les phares sur une route de campagne. Je me souviens donc de Babar, Becassine, et ensuite Astérix et PIF, que j’achèterais assez souvent encore quelques années après le déménagement dans le pavillon tout neuf construit en 1970, étape fondatrice de l’accession de mes parents à la classe moyenne.
Symétriquement, il y avait les visites aux grands-parents paternels, à la campagne, et aux grands-parents maternels, dans le quartier d’à côté. Les parents de ma mère habitaient une petite maison de fonction, entourée d’une haute haie avec un jardin potager attenant. La partie droite de la maison était occupée par la sœur aînée de ma mère et sa famille : elle-même, son mari et leur bébé, ma première cousine. Leur appartement se constituait donc d’une pièce et c’était étrange de visiter mes grands-parents alors qu’il suffisait de frapper à la première porte à droite en entrant pour visiter ma tante. Sans trop savoir l’expliquer, je me souviens très bien que « ça me faisait bizarre ». Pour ajouter à l’étrangeté de cette maisonnée, ma grand-mère élevait un enfant de deux ans de plus que moi pour une femme seule (ce qui devait être loin d’être simple à l’époque) qui voulait « rester libre ». J’avais donc un cousin qui n’en était pas un. Il fait encore aujourd’hui parti de ma famille. Il y eut deux époques. Petit, je montais à l’étage avec lui et nous jouions à monter et démonter des chalets de montagne, à exécuter des parcours de billes, à « dégommer » des petits soldats. Mais très vite, je pris une mauvaise pente et commençais dangereusement à consacrer ma vie au dieu de la lecture.
Je ne sais quand je pris l’habitude, dès l’entrée, après avoir subi péniblement le temps des salutations pour ne pas être impoli, de me précipiter au fond du couloir du rez-de-chaussée dans une pièce sombre qui devait servir de buanderie. Il y avait ici un vieil évier surmontant un placard, et dans ce placard, une mer de vieux magasine. Je me noyais dans ce placard, jusqu’à faire des histoires pour en sortir quand il était temps de partir. Ce dont je suis sur, c’est qu’il y avait des « Journaux de Mickey ». Mais je ne sais plus quels pouvaient être les autres titres. On y trouvait du Popeye, avec Gontran se goinfrant d’empilages invraisemblables de drôles de sandwichs rebondis dont j’ignorais le goût, et des tas de vieilles bandes américaines que je prenais comme « contemporaines », sans imaginer une seconde qu’elles étaient peut-être parfois plus vielles que mes parents. C’est vers cette époque qu’on commença à trouver mon comportement anormal, voire maladif, et qu’on chercha par tout les moyens à m’écarter de mes tentations. « Va donc jouer avec les autres, plutôt que de t’abrutir les yeux ! ». De l’âge de trois ans, (âge que m’a indiqué ma mère vers mes 28 ans en éructant avec une drôle de grimace crispée « à trois ans tu as appris à lire seul », ce qui me semble bien improbable) à la fin de mon adolescence, j’allais « m’abîmer les yeux » sur tout ce qui me tomberait entre les doigts.
Je me noie dans le fleuve. Je coule dans les algues, sans comprendre. Pas mal. Mon père plonge et me ramène. Ma grand-mère, la fille de l’autre, avec un accent allemand sec et chuintant, me hurle dessus pendant que je recrache l’eau du fleuve. Je ne pourrais jamais apprendre une langue étrangère.
D’après ma mère, c’est avant la maternelle que j’apprends à lire seul. Je ne comprends toujours pas ce qu’elle veut dire par là. Je me souviens en effet des premiers cours d’alphabet que je snobe orgueilleusement, trop simples. À quatre ans, une institutrice nous fait sortir dehors et nous explique en pointant le doigt que le soleil tourne autour de la terre. Je la reprends. Voyons, la terre tourne autour du soleil, pas le contraire ! Je suis scandalisé, ne comprenant pas le choix de l’institutrice de s’en tenir au regard subjectif des tout-petits. Je ne croirais plus les adultes.

je dois avoir 3 ou 4 ans. L’école organise un spectacle basé sur le livre de la jungle. Je serais un éléphant parmi la ronde des éléphants. Un rôle de figurant qui sied mal à mon orgueil démesuré, si mes souvenirs sont bons. Le cauchemar a lieu le jour de la représentation. Nos mères industrieuses nous ont affublés, nous les éléphants, de petit ensemble gris et de chapeaux arborant tous une trompe fièrement dressée. Dès que la ronde commence, la mienne, de trompe, se découd et balance mollement sur le côté. Horreur ! Je dois m’arrêter pour que ma mère fasse une reprise d’urgence. Je réintroduits la ronde. Mais de nouveau la trompe me lâche ! Humiliation. Je perturbe le spectacle et fais rire les spectateurs. Je dois finir avec une trompe tordue, semi-molle, qui contraste cruellement avec les irréprochables érections de mes camarades. Mon orgueil, entretenu par ma vivacité d’esprit et mes talents de lecteur précoce, en fut irrémédiablement blessé. J’ai donc progressivement développé un sentiment d’infériorité diffus qui se cristallisa, à l’adolescence, sur mon sexe. Je m’imaginais « moins performant ». Et malgré la lecture d’un article de L’Écho des Savanes, (à cette époque où le « véritable journal » fit faillite et fut remplacé par un truc graveleux-racoleur), sur la taille du sexe des hommes qui m’apprit que j’étais loin au-dessus de la moyenne, il fallut quelques filles pour me rassurer sur la bonne taille et l’efficacité de mon pénis.
Il y avait un magasin qui s’appelait « les nouvelles galeries ». Ces galeries qui furent nouvelles n’étaient pas encore des supermarchés, mais plutôt la continuation du grand magasin de centre-ville inventé au dix-neuvième siècle. Une grande place était réservée à la mode. Je suis ramené à ma mère manu militari par des vendeuses scandalisées. Je regarde sous les jupes.
Je vois mes parents accéder lentement à la classe moyenne. La télévision deviendra neuve et en couleur, un jour. Les voitures d’occasion, de plus en plus grosses, cèderont leurs places à un nouveau modèle juste sorti d’usine. On oubliera vite qu’on ne mangeait pas de viande (à part celle des lapins pris dans les phares le la 4L, sur les routes de campagne) pour finir par en manger à tous les repas. J’ai rêvé à des jouets, ma sœur en aura un peu, mon frère beaucoup. L’appartement minuscule s’est métamorphosé, à l’avènement des années 70, en gros pavillon à étage planté au milieu d’un jardin conséquent.
Rien ne grimpe indéfiniment. Fantasme. Qu’auraient pensé ces gens si on leur avait dit qu’ils seraient les seules générations à vivre ça ?
À dix ans, je m’engueule avec un instituteur remplaçant, sachant pourtant parfaitement que j’avais tort. Je n’en démords pas.
Je regarde Bernard Pivot et les films italiens du cinéma de minuit avec mon père. Je vais grandir en assistant au plus extraordinaire salon littéraire français, comme Voltaire pouvait le faire à 11 ans dans Paris. Un vrai privilège démocratique. Et le cinéma italien : « Le meilleur cinéma du monde », disait mon père.
En sixième, le professeur de français, pour nous connaître, nous demande de ramener ce que nous sommes en train de lire. Je lui présente le lendemain ma lecture du moment : « Le zéro et l’infini » de Koestler (j’y apprenais qu’il fallait pisser avant de se faire exécuter, pour moins souffrir). Il ne me croit pas. Je suis blessé. Je ne supporte pas l’injustice. Avant la troisième, j’aurais lu les œuvres complètes de Sade, tous les chefs d’œuvre de la littérature érotique, les classiques du fantastique du 19e siècle et quelques centaines de livres de science-fiction, la nuit. Je devais toujours finir le roman commencé le soir. Je bousille ma scolarité. En troisième, on me conseille un bac littéraire. Je demande : c’est quoi le Bac le plus facile ? Je me retrouve en « Construction mécanique » entourée de sympathiques amateurs de foot et de camion chromé.
À propos de cette histoire de lecture précoce de Sade. Je ne sais pas à quel âge ça a commencé. Je me souviens d’un contexte, de visite chez un oncle qui lisait les journaux satyriques et qui passaient en douce à mon père des petites revues pornographiques. Maintenant, en y repensant, je trouve étrange ces relations entre frère. Je n’envisagerais pas une chose pareille. Mon père cachait ces fascicules honteux bien trop mal, tout en bas de son placard. Il les empruntait, mais n’en a jamais acheté lui-même. Il n’aurait jamais pu acheter ce genre de chose, non par puritanisme, mais à cause de « quelque chose », en moindre peut-être que chez moi, qui me fais depuis toujours désirer le « culturellement qualitatif », pulsion en contradiction avec sa condition de simple menuisier, et plus tard technicien. Lui commandaient des éditions bibliophiliques de roman tout aussi pornographique que les fascicules clandestins, mais marqué du sceau de la caution culturelle. Voilà comment j’ai assisté à la lente constitution du rayon du haut de la bibliothèque paternelle. Alors, je ne saurais dire quand ça a commencé. Mais j’ai assez rapidement pris l’habitude de substituer mes lectures enfantines par les volumes de cuir de ce rayon du haut, de cet enfer désirable. Quand je me retrouvais seul dans le salon, en ayant l’air de consulter des ouvrages plus avouables, je subtilisais un exemplaire, réajustais le rayon de façon à effacer le trou, et planquais mon larcin sous mon oreiller.
En première, je deviens ami avec un professeur d’art plastique ancien soixante-huitard et d’un ancien Punk diplômé des Beaux-Arts de Bordeaux. Nous buvons toute la nuit en parlant d’Art et en écoutant de la musique et rentrons ensemble au lycée au petit matin. Je bousille ma scolarité (bis), je partirais quand même de là avec un Petit Bac et un CAP de dessinateur passé en candidat libre, mais surtout en fumiste.
À 14 ans, une triple redoublante, donc bien plus âgée que moi, me tripote le paquet, sous la table, et ricane. Je ne bronche pas. Elle va me prendre en grippe, tenter continuellement de me provoquer. Je ne relève pas, ne dis jamais rien. Comment pourrait-elle imaginer l’étendue de ma culture en matière sexuelle ? Je la diagnostique pervers. Elle ne sait même pas qu’elle l’est. dix ans plus tard, par hasard, je la retrouverais derrière le comptoir des viandes d’une superette en instance de faillite. Elle me reconnaîtra et complètement changée, humiliée par la vie, me dira combien elle est contente de me revoir…
À 15 ans, à force d’épuiser la science-fiction, je finis par lire un livre de P. K. Dick. Erreur fatale. Je ne lirais plus de science-fiction. Philippe K. Dick vous évacue de la science-fiction en deux pages.

J’ai 16 ans. Le rayon librairie des « Nouvelles Galeries », centre ville. Paraît depuis peu des tout petits livres séduisants, pas très chères, imprimés en Chine. Esthétique désuète. J’en prends un. Je rentre chez moi. Dans le bus, je ressens un mélange familier de sentiment de culpabilité et de satisfaction. J’ai acheté un livre. Dans ma poche, les « Chants de Maldoror » (qu’un ami réinterprètera 25 ans plus tard).
Je suis sur mon lit d’enfant, dos au mur. J’ouvre le livre et je lis. Quelques pages. Inconscient. Pourtant, il se passe quelque chose. Quelque chose dans ma respiration. Et là, au détour d’une page, je suffoque, ça monte violent, me submerge. Ma respiration s’accélère, j’arrête, reprends mon souffle et alors je fais quelque chose pour la première fois de ma vie : je relis la page à haute voix. Alors, oui, ça enfle. ça devient énorme. Je pleure de douleur. Rien de mièvre, que du dur, du diamant. La magie opérative le poison des âmes et des corps.
Quelques mots, une toute petite page.
Je suis devant une limite du langage. Comment ? C’est la question. Alors, j’ai trouvé là la machine à retourner mon ventre.
Bientôt, je préfère Rimbaud, une autre mécanique chirurgicale.
18, 19, 20 ans, bière et dépression. La bière est brune. Pelforth. Je me suis fait largué par la première fille que j’ai vraiment aimée. Je pratique intensivement les arts martiaux. J’adore ça. Je suis dur aux combats. Les grands sportifs adorent se battre contre moi parce que je ne lâche rien, petit, les bras trop fins, mais hargneux et je reviens, je reviens, je reviens. Je ne sens pas la douleur. J’ai mal depuis ma naissance, dedans. Alors, la douleur des coups n’est rien. Tous mes maux sont intérieurs. Je cumulais les clubs, m’épuisant à l’entraînement. Un soir, dans une salle près d’une nationale, la relaxation après l’effort — Le bâton — J’adorais le maniement du bâton — Chorégraphique, violent, dangereux, jouissif — On doit s’allonger sur le sol et contrôler sa respiration. Presque instantanément, j’explose, comme une bulle. Je suis collé au plafond. Je sens les murs, les dépasse et j’englobe l’environnement, la route et les bruits sublimes des camions sur la nationale. Le monde.
Je lis les bouddhistes. Ça va ensemble. Ça va nulle part, comme Heidegger.
J’accepte d’aller en vacance d’été avec mes parents. Aller, encore un coup ! Dans l’ïle d’Oléron, la librairie de Saint-Pierre est pitoyable. Je me sens perdu. Dans une brocante, je tombe sur un livre très laid d’Henry Miller. Je feuillette. Ça m’inspire, je prends, je lis… J’ai l’impression d’avoir déjà lu, une impression vague… Le problème des lecteurs précoces. Je tombe dans Miller pour longtemps. Le temps de tout lire, en fait.
Miller me ramène à Dostoïevski. Miller ramène à Dostoïevski. Quand il dit toutes les deux pages « faut lire Dostoïevski », ça finit par faire son effet.
En rentrant de vacances, je me précipite dans la bibliothèque paternelle. En effet, j’y trouve le Miller que j’ai acheté et l’Idiot de D. Ce n’était donc pas une impression, j’avais dû déjà parcourir ça, trop jeune.
Suivra ma période Sollers… jusqu’à ce qu’il devienne gâteux avant l’âge. Le pauvre !
à partir de là : « Bohème moderne »
