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ça recommence comme ça
mercredi 25 octobre 2006, par
Ça recommence en octobre 2006, quand je reprends des études universitaires à 41 ans. Je mets alors le doigt À l'origine dans un nouvel engrenage…

« L’homme qui retourne vieilli à ses sources, à son origine, à son innocence, revient où il n’est jamais allé ; revoit ce qu’il n’a jamais vu ; et cette fausse reconnaissance est plus vraie que la vraie ; l’homme, guidé par la vraie-fausse reconnaissance, revient dans une Venise inconnue, et qu’il reconnaît pourtant, comme Ulysse reconnaît Ithaque et sa vieille Pénélope… »
La dernière page de L’irréversible et la nostalgie de Jankélévitch.
Je n’avais pas mesuré, même pas imaginé que ça puisse me faire quelque chose.
Je reviens vieilli.
20 ans entre la première fois où je suis entré ici et aujourd’hui.
Je n’attendais pas cette douce nausée qui m’accompagne, cette insensibilité à la fois, ce mélange de familiarité et d’absence de contact, absence de contact entre moi et ça, ce motif…Le site
Tout est trop facile, trop évident, comme si la place de mon corps était encore chaude. Je pensais être largué, mais immédiatement mon esprit s’est retrouvé, égal, plus plein, mais égal.
Comme toujours je ne fais pas le lien. Pas de continuité.
C’est terrifiant. Je suis en même temps surpris de glisser dans ce personnage, être ici, et horrifié de ce que je suis maintenant. Je ne peux plus jouir complètement. Je sens trop des individus, trop d’expérience, trop de violence, trop de dissimulation des imperceptibles signes qui suintent de chacun.
Par où suis-je donc passé pour être là.
…
Je commence.
…
Tristesse.
Le premier jour de froid. Le 2 novembre l’automne commence avec un bon retard. Il faut s’y faire, vivre aujourd’hui dans un roman d’anticipation météorologique. Le cours de Jacques Lafon passe, parsemée de stimuli intellectuels qu’il ne faut pas trop amorcer pour ne pas dérouter ce cours, par ailleurs pertinent puisqu’il traverse nos « problématiques », pour user d’un vocabulaire déjà ad oc.
Ce Jacques-là doit nous faire un cours sur l’art interactif sans écran de projection et sans projecteur, bien sur. Il tourne son powerbook 15’ pour nous montrer des extraits d’un CD-ROM obsolète, comme tous les CD-ROM, et qui risque de sauter à tout moment. Sentiment d’équilibre instable et de dérisoire. Défilent des toutes petites pièces, qui jouent parfois avec le texte, texte qui nous reste complètement illisible. Il évoque les expérimentations de Jean Louis Boissier. On parle des années 90 et les débuts du Net, l’arrivée de Quicktime et du Gif animé, de la fourche, de la boucle… Le destin.
Ces expériences m’évoquent les miennes. Ma découverte du Web, en 1996. Mon accès au Web en 1998 et mes premières tentatives comme : ou encore comme ce continuum qui est une sorte de torture visuelle…
La sortie est d’un triste. Ces gens que je ne connais pas s’évanouissent vite laissant le décor vide. Leur train n’attend pas. J’hésite un instant avant de comprendre — me résigner — qu’il me faut remonter jusque sur le plateau, seul, sur ce décor triste. L’effet de déception passée — qu’attends-je ? — je suis content de me retrouver, de comprendre que le temps va être vaste et à moi, tout à moi, rien qu’obsédé par ma pensée.
…
Ça continue à l’image des premiers cours. Une montée brusque, un réveil de mon cerveau, comme neuf, et à l’arrivée, un plat lamentable, qui me laisse honteux alors que sans spectateur. Une honte d’honte, à vide.
Je ne vais quand même pas faire que démarrer en trombe pour instantanément n’avoir nulle part ou aller ? Qu’ont-ils dans le ventre ?
…
Vendredi 3 novembre, le jour du grand rendez-vous avec Hubertus Von Amelunxen, charmant et inquiétant, grand spécialiste de l’histoire de la photographie, trop intelligent pour être totalement dénué de perversité, à moins que ce ne soit autre chose… En sortant de ces rendez-vous, chacun d’entre nous a sa théorie. Tout le monde est amusé et charmé, mais… mais personne ne sait définir la nature de ce « mais ». Peut-être cette impression vient-elle de notre situation, entre le confessé et le psychanalysé, pas trop confortable. Et alors, cette sensation n’est que ça, le miroir de notre gène à être une gentille proie.
Puisque je traîne dans les couloirs de l’administration, j’en profite pour squatter le bureau de Jacques Lafon. Je lui annonce la naissance de ce site. Nous discutons des implications d’un tel exercice dans le cadre d’une école… Il accepte d’être cité et re-cité en affirmant « j’ai le goût du risque ». Il ne risque pas grand-chose, ce Jacques Lafon (la cible, c’est moi). il me fait une belle impression quand il s’esclaffe : « tu as pris le contre-pied du discours… » lorsque je prends le contre-pied de son discours, et je me murmure incidemment « je suis de retour chez moi ». Ce chez-moi est une certaine langue que je n’avais plus entendue. Ou autre chose. Ou autre chose. Je me sens tiraillé, partagé, traversé par des courants étranges, des forces anciennes, des sources endormies.
J’avais eu tant de mal à gagner mes galons de normalité…
…
En rentrant, je découvre dans ma boite mail un message contenant un étrange portrait de lui-même, son portrait officiel me dit-il.
Un scan 3D déplié de son visage, comme un écorché. Ça évoque les peaux écorchées des prisonniers dont se couvraient les Aztèques. Cette image, c’est la peau de Xipe Totec, le dieu écorché aztèque du renouveau de la nature et de la pluie, qui s’écorche lui-même pour nourrir l’humanité tel le grain de maïs. Une alternative réjouissante à l’ étymologie grecque du Pédagogue.
…
Ce soir, j’étais bien décidé à travailler. Mais Céline zappe et se fixe devant une émission d’Arte. J’entends « expressionnisme allemand »… Je jette un œil, aller, juste un œil. Elle s’est installée sur le canapé avec un calepin et elle prend des notes. Hum… Il faut peut-être que je jette plus qu’un œil.
Je ne suis pas près de bosser à ce train là. C’est le meilleur documentaire sur le sujet que j’ai pu voir. Une mine. Ça me rappelle que l’expressionnisme allemand était mon mouvement préféré. Cette peinture-là résume mon vieil amour de la peinture. Voilà qui me décide à choisir Max Beckman pour répondre à notre premier « exercice » méthodologique.
…
Le 9 novembre, nous avons notre premier cours avec Daniel Barthélemy que nous avons déjà croisé pendant la présentation du labo de Grenoble. Je l’avais remarqué derrière nous. Il avait prêté l’oreille et j’avais bien vu leur échange de regards quand j’ai émis quelques réflexions sur ce que j’entendais.
Comme normalement ici, nous mettons quelques minutes à comprendre la langue du cours. Nous devons toujours faire cet exercice de concentration particulier, cette tension de l’attention vers une langue chaque fois nouvelle. Mais nous rentrons dedans lentement et c’est agréable. Daniel Barthélemy a vécu une bonne part de l’histoire de l’art numérique. Son cours est très agréable… ou c’est lui qui est tout simplement charmant… Je me pose des questions sur moi. Ils sont vraiment tous sympathiques ou c’est le contraste avec les politiques que je fréquente depuis quinze ans qui me fait cet effet-là ?
Brusquement, en l’écoutant, deux mots viennent se balader sous mes yeux et reste là, comme un commentaire têtu à son discours : « évocation » & « invocation ». C’est une torture. Je le dis, je le dis pas… J’hésite. Je comprends comment, doucement, je n’échapperais pas à moi-même. Je n’ai pas envie pourtant. Je n’ai pas le temps… Mais je ne peux pas résister. Je lance mes deux mots dans le cours du cours, explicitant mon intuition. « Évocation » > culture. « Invocation » pensée magique. Et je n’appuie pas plus que ça. Je sens que c’est peut-être la clef de ma gêne devant les arts numériques interactifs, devant les recherches « temps réel » et toutes ces installations qui ressemblent tant à des rituels modernes. J’explicite : lorsque tu évoques le souvenir d’un grand père, dans un cadre familial, tu produis un récit qui, en effet, évoque l’existence d’un mort. C’est un acte culturel. Tu ne fais croire à personne que le mort est là. Mais tu peux aussi préparer une séance de spiritisme en obligeant les participants à réaliser un rituel, à « invoquer » le mort et accepter la présence réelle de l’esprit du mort… Edwina pige tout de suite. Elle comprend parfaitement qu’il y a quelque chose de désagréable dans ce que je viens de dire. Mais… oui, mais… on peut aussi… Je n’en sais rien Edwina. Juste une chose qui me passe par la tête. Mais je n’en rajoute pas, pas plus, pour ne pas creuser cette intuition et ses implications sur les « dispositifs » dont on nous parle ici. Et à quoi bon ? Les limites de mon objection cachée seraient vite atteintes. Je les sens plus que je les pense. Mais ma jolie construction binaire ne tiendrait pas longtemps, même si elle permet quand même d’avancer d’un cran dans l’expression de ma gêne diffuse, mais persistante, face à l’interactivité…
Pourtant, il n’y a pas que des attractions presse-bouton, ou autre toboggan qui sûrement offrent une bonne expérience pour les fonds de pantalon. Il a aussi des œuvres toutes simples comme le « Golden Calf » (veau d’or) de Jeffrey Shaw, installation datée, mais à la pertinence abyssale. Un simple exemple qui interdit d’évaquer trop précipitamment tout art interactif dans le grand parc d’attraction où s’évanoui en distraction le temps de mes contemporains…
…
Ce soir-là, Hubertus a tenu à organiser un pot de début d’année. Je découvre alors que rien ne change dans les écoles d’Art. L’orgie n’est jamais loin. Depuis quelques années, je ne peux plus boire autre chose que du vin rouge. Surtout, pour un amateur de champagne comme moi, je n’ai plus droit aux bulles. Même pas une eau pétillante. Mais d’expérience, je sais que le rouge passe sans problème. Je ne vais pas m’en plaindre. J’aime le rouge. Donc, un début d’ivresse me libérant de mes bonnes résolutions, je parle à tort et à travers. Je chope Wu Ming : « tu sais, tu parles toujours du Yin et du Yanggg. Tu sais que Rembrandt a inscrit le cercle dans un de ses tableaux ? ». Après j’ai dû baragouiner un truc sur les influences des arts extrêmes orientaux qui apparaissent bien avant la fin du XIXe siècle comme on l’entend trop souvent à cause des impressionnistes. Peut-être même, ais-je prononcé le nom de Marco Polo. Voilà, c’est hors propos et ridicule. Je me sens vieux. Comme quand en cours je suis pris d’une pulsion d’érudition provocatrice, comme une envie de pisser…
Ce soir-là, oui, aussi, Hubertus est un Hubertus de combats. Il est assez expérimenté pour savoir qu’on ne peut gagner contre RIEN. La force de ses adversaires, c’est qu’ils n’en sont pas, qu’ils ne sont pas, simplement. J’ai été brisé par leurs frères. J’ai mis 10 ans à me reconstruire. Je ne me frotte plus à ce genre d’humain là. Je raconterais ça ailleurs.
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Le 10 novembre, je ramène M. et Y. de la ville de P. Comme M. nous explique sa théorie sur le temps subjectif qui se confond avec le temps musical, et au passage qu’on ne peut pas comprendre ce qu’il dit puisque nous ne sommes pas musicien, je lui réponds que je suis venu ici pour que mon temps se dilate. Je savais qu’en venant, j’allais briser le temps rythmique de ma vie, et en se faisant, accélérer les évènements et augmenter mon temps de vie.
Mardi 21 novembre, le temps semble narguer le temps. Un arc-en-ciel à la fenêtre. Rare. Je tente de rester au bureau. Je tente. Mais décide de passer voir Loïc. Un bon mois que j’y pense. Passer le voir. Et ce mois a été tellement bizarre. Moi, ma pensée si loin embarquée. La semaine dernière il n’était pas là. En fait, il me le dira lui même, la semaine dernière il ne répondait pas. Simplement. Je pensais qu’il était en voyage, un voyage que j’imaginais agréable. Non, il était là et ne répondait pas.
Je pense l’embarquer dans mon étrange histoire sans savoir ce que ça veut dire. J’y pense. J’ai acquis une sorte de confiance en moi qui ressemble beaucoup à de la bêtise. Comme ça finit toujours par venir, pourquoi devrais-je m’inquiéter ? Le cynisme aussi ressemble étrangement à la bêtise. J’ai l’impression d’être passé sur l’autre rive et de le regarder encore hésiter entre nager et se noyer… et je ne peux rien faire, encore essoufflé, sur une berge instable.
…
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29, hier soir, coups de fil consécutifs de Laurent et Philippe. Laurent vient sûrement nous voir le dernier week-end de janvier. Se demande si on peut l’héberger. Mais les choses restent moitiées-dites. J’oublie de lui parler du site. J’oblitère. Je suis fatigué. Et à peine raccroché, voilà Philippe qui appelle. J’avais oublié que j’attendais son appel, depuis deux jours. Il me demande si j’ai le courage de parler, mais moi je veux lui parler même si je suis fatigué. Je dois lui parler. Emportant le téléphone, je glisse dans la chambre. Me souviens plus par ou commencer.
Voilà, tu sais, vieux projets, enfin l’occasion, j’installe, je déroule le fil. Voilà ce site qui débute, tu comprends les rapports étroits qu’il entretient avec ton Grant œuvre. Une ébauche de théorie esthétique. Jusqu’au coup… Etc. Il s’exclame "tu SAIS ce que tu aurais dû faire ! Quoi ? Ha oui… enregistrer notre conversation… j’ai pas ce qui faut… T’as rien pour enregistrer du son ?
Il me dit que je devrais tout de suite balancer ce site sur le Net, qu’il va faire des liens sur Le desordre, que je sais à quel point il aime ce qui est « Works in Progress »…
Je n’ai pas envie de précipiter la partie « machine média ». Je retiens encore les chevaux. Même en restant cachées, sans liens et sans référencement, les pages reçoivent déjà des dizaines de visites. Il me semble que j’ai encore à mettre en place deux trois choses… Patience.
Il me dit. Depuis qu’il doit passer ses week-ends à Clermont-Ferrand, drôle de vie. Il lit dans sa voiture. Y-à pas de bibliothèque à Clermont-Ferrand ? Tu sais, j’en ai fait le tour, de ce patelin ! Je dors à l’infirmerie de la boite, pour faire des économies.
Après sa première visite sur ce site, il m’envoie un mail d’encouragement :
Amicalement
Phil
Phil, je prends.
J’ai reçu « mal d’archive » de Derrida. Commandé lundi dès que ma paye est tombée sur mon pauvre compte bancaire. Amazon me le livre en deux jours. Y-avait marqué : « commandez vite, c’est le dernier exemplaire ». C’est pas la première fois que je finis leur stock. Je dois lire des trucs qui n’intéressent personne. Le mois de novembre n’est pas terminé qu’on ne peut déjà plus commander ce qu’on veut sur Internet. Il y a les « cet article est livrable avant noël », et les « N’est pas livrable avant noël ». Ce qui ajoute une censure commerciale supplémentaire à l’habituelle censure démocratique. Ce qu’ils n’ont pas en stock, ils savent qu’ils ne l’auront pas à temps de la part des éditeurs. Donc, comme les achats en ligne se généralisent, c’est le stock des revendeurs Web qui décide de ce qui sera acheté. Bizarre. Une perversion commerciale de plus.
Derrida, je dois avoir deux trois livres quelque part, dont « la vérité en peinture » qui m’était tombé des mains il y a peut-être 20 ans. Mais quand Hubertus a prononcé ce titre, « mal d’archive », j’ai trouvé ça beau (de cheval aurait dit un vieil ami). Une surprise aussi au déballage. Le livre est beau, esthétique bien ringarde, bien nostalgique, non massicotée, une coquetterie, papier superbe et typographie impeccables. Donne envie de lire.
Pas de cours pendant une semaine. Le temps me rattrape. Même Céline est embarquée dans ce sale temps-là. Vendredi, elle me dit « mais ou est passé cette semaine ? ». C’est vrai, où est-elle passée ? Dès que je passe mes journées à travailler, comme un bon salarié, pas pour autre chose, pour moi par exemple, le temps disparaît. ça mange la vie. C’est un poncif, un poncif qui tue, la vie ne se gagne pas à travailler. Non. Il y a quelque part, à une altitude inatteignable de la pyramide sociale, quelques-uns qui vivent de nos vies dévorées. Ce n’est pas une vue de l’esprit. C’est tangible, tangible comme l’espérance de vie de ce « peuple » qui n’aura, comme l’indique les chiffres obscènes et peu diffusés de l’assurance maladie, presque pas de cette retraite dont on veut encore le priver.
Mes amis dépriment. Ici, Loîc se répare. Laurent ne va jamais bien loin de son spleen, Philippe ne reçoit pas de réponse des éditeurs et son ami François Bon lui a dit qu’il trouvait son écriture plus vive sur Internet que dans ses manuscrits. Franchise d’ami… Philipo est pris dans une tourmente qui dépasse sa propre histoire… Les autres, ça doit aller. J’espère pour eux.
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Je sens qu’il y a des choses qui m’échappent. Pas des événements que je devrais raconter, pour respecter une orthodoxie du récit, non, pas des jours, des après-midi, des soirées perdu à jamais. Perdu, et tant mieux ! Ce qui m’échappe, c’est des moments d’écriture particuliers. Je sens précisément, encore, que je suis réticent. Toujours réticent. Comme toujours réticent. Une malédiction. Et si je laisse. Et si Je laisse couler.
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Suis-je brisé ?
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Ce matin, je tiens son torse, je vois, je vois, je vois, ses hanches.
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Le 4 décembre seulement et la page devient trop grande. Problème de calcul possible. Il faudra peut-être couper en page mensuelle avec un affichage par rubrique. Une mise en pages comme des dossiers d’archives, comme j’y pense depuis quelque temps ? Ce matin, pour la première fois, je n’avais pas envie de me rendre en cours. Je croyais ça. Et puis, Il suffit que Frédéric Curien cite quelques lignes bien réacs d’Adorno pour que je m’amuse. Je suis bien. Et je comprends que la dépression reprend ses droits, vive, dès que je n’ai pas de stimulation intellectuelle. Je m’inquiète. J’y passerais bien mon temps. Je me laisserais bien aller.
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Il fallait peut-être que je trouve un texte qui fonde. « Mal d’archive », au singulier, texte singulier, est en train de m’attraper. J’aurais pu le lire simplement, avec intérêt. Mais je sens le plaisir s’insinuer, je sens le sens fonder en moi une cohérence conceptuelle de ma pensée du moment. Certains textes ainsi, viennent rassembler le sable des intuitions, dans un lent et large mouvement harmonieux. Un accord secret.
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En sortant du bureau, je suis passé chez M. qui a fait de la kitchenette de son triste appartement trop grand un bureau pour son portable. Il ne dort plus sur la mezzanine, mais par terre, juste sous la fenêtre. Je pense comprendre. Il est sous la lumière. Il me fait lire l’esquisse de son mémoire, se posant des questions subtiles de français. Je le trouve bien plus avancé que moi dans sa rédaction et assez apte au langage scientifique. Je me demande si ses questions ne cachent pas plutôt une sourde angoisse plus générale, que sa pudeur empêche de partager. Celui-là s’est planté dans le corps un enjeu de taille. Enjeu. J’ai un problème avec l’enjeu. Ne me décidant pas sur l’enjeu…
Un doute. Des doutes.
Pas de doute, un frein.
Rien de ça ici, Horace.
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Le 5, mardi matin, je réveille M. en lui passant un petit coup de fil pendant mon petit déjeuné. Avec une voix enrouée, il s’entête à nier que je le réveille. « On part dans une demi-heure. Je passe. » Il a une toute petite demi-heure pour sortir des vapeurs nocturnes. Il aime encore moins que moi se lever tôt.
Contrairement à ce que j’attendais, la route glisse tranquille jusqu’à la ville de P.
Une toute petite salle de réunion avec un rétroprojecteur qui projette l’intégralité du bureau de l’ordinateur, sauf les films, qu’il s’entête à masquer d’un noir uniforme…
Cette année, est décidément pleines de symboliques contradictions.
Pendant la communication de Bertrand Augereau , W., qui tente toujours de se faire comprendre avec force tremblement et geste expressif, répète plusieurs fois « orgasme de poisson » en testant une audacieuse et énigmatique métaphore à propos du paysage sonore, son obsession. Notre incompétence en matière de chinois est abyssale, mais sa propension naturelle au lapsus français amuse tout le monde. Il faut dire qu’elle s’entête un moment avant de comprendre et de tenter de se venger en m’abreuvant les chevilles de coups de pied.
À la sortie, WM. vient nous annoncer qu’il doit rentrer d’urgence en Chine. En Chine. Il nous parle, là, et quand il va se retourner, il sera déjà en voyage pour la Chine… Les voyages, c’est plus ce que c’était. Un moment de flottement. On se regarde, s’entre-regarde, drôle de situation. Une évidente confraternité nous unit déjà, alors que nous nous connaissons à peine. Mais il part quand même à l’autre bout du monde, d’un coup, comme ça. Dans 24 heures, il y est, dans une autre réalité.
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Ce soir, j’ai vu. Un voile brouillé d’un destin tragique possible, quand sa tête s’est inclinée, sous l’effet combiné de la fatigue et de l’alcool. L’air s’est empli d’humeur maligne pour de longues heures. Tout ce que j’essaye de conjurer est revenu à moi, vivace comme en d’autres temps. C’est encore là. L’accès à la beauté est à ce prix. Je devrais donc toujours payer. Tout moment est intermède, juste parenthèse gagnée, sur notre condition glaciale.
Je t’aime. Ce n’est pas un sacrifice. Je suis sacrifié. C’est tes moments qui me sont donnés, comme un baume sur la plaie.
Le temps n’y fait rien. je ne suis pas du temps.
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Vendredi 8 décembre, nous nous retrouvons à la Fac de P.
Les allées couvertes qui relient les bâtiments me font regretter de ne pas avoir pris l’appareil photo, mais je goûte peu en revanche les relents « scolaires » qui se dégagent de ces lieux. Nous croisons des couloirs balisés « salle d’Anglais, salle de Français… », etc. Un fumet de servitudes anciennes qui donne des frissons dans le dos.
Le matin, nous rencontrons Henri Scepi pour la première fois. Homme charmant. À ma grande surprise, ce qui sort de ma bouche est à peu près construit et compréhensible. Voilà qui me rassure. En fin de matinée, nous nous retrouvons autour d’un café dans une des cafétérias. Décor digne d’un sitcom. Discussion sur Le Corbusier avec Wei et Ma Chong. Je leur raconte comment j’ai visité à 18 ans la Villa Savoye à l’époque dans un état total d’abandon.
L’après-midi, nous rencontrons Denis Mellier et Véronique CAMPAN.
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En sortant du rendez-vous, M. se penche vers moi et murmure : « Véronique Campan… Tu as vu comme elle a un sourire charmant ? ». Je ris. Incorrigible M., dont le sérieux proverbial n’est distrait que par une chose !
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Lionel est malade. Encore un ami qui ne va pas bien. Il n’avait rien dit. Rien. Il est malade et les médecins ne savent pas ce qu’il a. Lionel est un ami d’enfance un peu particulier. Lionel fait partie de la famille Fort.
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Cette famille est celle qui a accueilli mon orphelin de grand-père paternel. Ce qui est bizarre, c’est la coïncidence. Mon père et le sien ont grandi dans le même coin, et tant d’années après, bien ailleurs, ils ont acheté un terrain à 150 mètres l’un de l’autre… Donc, Lionel, né quelques jours après moi, six je crois, est devenu un de mes copains du quartier.
Lionel est malade. Lui non plus ne peut plus boire d’alcool. Lui plus du tout. Il a arrêté le sport, qu’il avait repris sérieusement. Il part quinze jours en Martinique, son île préférée. Je commence à comprendre pourquoi il y part de plus en plus souvent, laissant son garage à ses employés. Il s’est entiché de la Martinique presque autant que je la déteste et s’y ai fait des amis.
Dimanche 10 décembre. Encore quelque chose que je n’avais pas prévu. Je commence à exhumer des photographies, en commençant par les plus vieilles.
Mon grand-père a toujours pratiqué la photographie, et mon père a été une bonne part de sa vie le photographe de la famille. En bon amateur, il a méticuleusement rempli une grande armoire professionnelle de classeur de diapositive. Je vais devoir retraverser ça. Mais ça ne se passe pas comme je l’imaginais. Comme un poids qui s’accumule sur mes épaules, comme un étau qui me serre quelque part à l’intérieur. Au gré des scannérisations, je brasse des images, des images qui me brassent et m’oppressent. Je me sens pris par ce projet, happé réellement, et je risque vraiment d’y glisser jusqu’au coup. Je me suis même demandé si j’allais réussir à revenir vers le travail beaucoup plus froid du mémoire. Mais je vois comment l’écriture de ce mémoire va (doit) me servir d’intermède, de vacances, dans ce travail trop lourd de brassage de vie, de la mienne et de celles de ma pourtant si courte généalogie.
Plus pragmatiquement, je vais très vite être confronté à des problèmes d’articulation entre la chronologie, à laquelle je tiens pour servir de structure lutant contre la perdition de l’hypertextuel, et l’archivage de corpus important d’image concernant un moment particulier. Je dois trouver les systèmes pour articuler photographie et texte, linéarité et catalogue…
…
Lundi 11 décembre
Ce matin, un soleil d’hiver courageux égaille une atmosphère trop pâle. j’en profite pour prendre mon chemin de traverse, par la Cathédrale et derrière, lorgner le paysage. Je commence doucement à accepter l’inacceptable de mon exercice : les relents psychanalytiques que j’ai feint jusqu’ici d’ignorer. Je vais mettre à l’épreuve ma droiture, voir si je tiens vraiment debout, sans vaciller, face à.
…
En exhumant la figure tutélaire du père de Freud, le texte de Derrida m’invite à regarder en face l’étrange aréopage des figures tutélaires de ce site. J’ai tout de suite pensé aux hommes, comme si par « tutélaire » je ne pouvais pas imaginer des femmes. Comme si mon rapport aux femmes était définitivement hors de tout rapport à la loi, hors de tout ordre, de tout autorité, hiérarchie, tutorat donc… Mon vieux féminisme en prend un coup. Je me brise sur la femme, en regard et en caresse, en attente, alors que les hommes sont mes doubles, mes moi sans surprise, mes autres qui ne me provoquent aucune curiosité et surtout, aveu, aucune appétence.
Mais je ne peux pas occulter l’étrange coïncidence entre la figure de mon Grand-père orphelin-photographe, et son « engin », cet étrange boîtier 6X6 qui me fascinait, celle de mon père, qui encore tout petit, m’emmenait dans le « labo », chambre occulte magique ou les images apparaissaient, celle de Philippe De Jonckheere, photographe aussi, qui par l’exemple de son grand site faussement désordonné m’a « convaincu » à une forme d’expression sur laquelle j’avais, au moins, des doutes, et enfin à cette provisoire dernière et inattendu figure, Hubertus Von Amelunxen, de la langue d’une bonne part de mes ancêtres connus, qui m’a accueilli dans son école, et surtout théoricien de… la photographie. Un bien bel aréopage d’archonte à œil mécanique.
Il faudra que je revienne, courageusement, sur cette histoire d’homme-regard et peut-être alors, en miroir, de femme-spectacle. Je suis atterré par la vulgarité du sens qui sourd. Mais il y a bien une mythologie familiale là. Mon père photographiait ma mère, rituel moderne que j’ai reproduit, malgré mes perpétuels efforts de symétrie… Chaque mot ici explose en vol, à force de sens.
(La photographie de ma grand-mère paternelle avec mon père et un appareil photographique est parlante. Mon grand-père a donc nécessairement deux boîtiers dont l’un le « représente » sur le cliqué… Et celui-ci, qu’on aperçoit, petite enquête rapide sur le Net, semble être d’un drôle de format, 3X4, et d’une drôle de marque « Longchamp », et du même coup, je découvre grâce au détail comme la molette que cette photographie est en miroir, à l’envers !)
Il faut sûrement que j’indique ici que « photographe » est l’une de mes casquettes professionnelles, que là où mon père était d’office « photographe de la famille », je suis contre mon gré « photographe de la ville »… entière. Oui, entière… Une ville entière, ville à laquelle je ne me suis jamais senti appartenir, immigré de troisième génération, comme si j’étais adopté de force par une immense famille dégoûtante, comme toute bonne famille. Comme si mon déficit d’histoire familiale, mon déficit total de patrimoine, faisait de moi le mieux qualifié pour « les regarder », eux, avec leurs grandes familles et leurs maisons, meubles, petites et grandes histoires…
…
Le facteur nous apporte un cadeau d’Axelle Felgine, le premier numéro d’une nouvelle revue : « Carbone », revue d’histoire potentielle. Un petit livre, imprimé en deux couleurs, noir et vert. Merci Axelle. J’adore qu’on m’offre un livre. Lut déjà le premier article, un entretien avec J. A.,
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Ici la trace de mon auto-censure. J’ai failli pendant un gros paragraphe à médire d’un blogueur enflé dont je n’ai cure. En effaçant cette belle envolée, je rate sûrement une bonne occasion de passer pour très cultivé.
Mais je me suis souvenu ce que j’ai dit il y à peu à un ami : « Sur Internet, dire du mal de quelqu’un, c’est se contredire en le faisant exister plus. » |
Aller, je garde juste ça :
Axelle, elle me plaît ta petite revue. Pas ringarde, elle. Dommage qu’avec mon niveau de vie d’étudiant, cette année, je ne risque pas de m’abonner !
Ce week-end, plusieurs mails de Laurent et Philippe. Laurent, qui veut venir au FIBD2007 pour présenter son dernier livre, une adaptation très particulière des Chants d’Isidore, ceux-là mêmes que je criais au milieu de ma triste adolescence, a trouvé le moyen de dévoyer Philippe, qui partant de Paris, l’emportera jusqu’à nous.
intersection
Alain
Je viens de te faire un article dans webobjet http://www.webobjet.com/ecrire/?exe… ne m’en veut pas, mais je ne me sens pas du tout à ma place de décider où il doit aller et dans quelle mesure il doit même aller quelque part.
Donc, fais-en ce que tu veux.
Amicalement
Phil, qui y retourne parce qu’il y en aurait peut-être un autre à écrire. Pendant que c’est chaud et pendant qu’il est trop tard.
Il est là, ton premier article dans Webobjet, Philippe :
J’ai trouvé le moyen le plus simple pour insérer où je veux les textes extérieurs à cette page. Voilà.
Pour une première intervention, Philippe, tu fais très fort. Comment vais-je me sortir de là ? Une chose est sure, maintenant, le visiteur qui passe par là et qui a subitement besoin d’une Madame Irma sait à qui s’adresser ! C’est malin !
Plus sérieusement.
Disons qu’il est normal que l’auteur ne soit pas à la meilleure place pour lire son propre travail. Mais je pourrais te répondre que je ne crois pas une seconde à ta « stratégie de l’idiot », et que je sais bien qu’il a fallu un effort bien trop long, bien trop constant, et le résultat est bien trop émaillé de trouvaille poétique géniale que je pourrais facilement t’envier, pour que ton site soit totalement le fruit d’une inconscience en marche. Je ne crois pas à ce désordre-là, comme je sais bien qu’il n’y a pas de désordre numérique. Que le processus, long justement, dévoilant progressivement autant qu’il occulte, ne te « cache à toi-même », j’en suis persuadé. Mais le protocole, et même système de protocole, est conscient et l’intelligence est dans ce protocole que tu as lentement mis en place. L’expérimentation quasi systématique des possibilités d’articulation du sens, et d’articulation des médias, que tu as réalisées en usant des caractéristiques les plus simples du Web, les plus évidentes, invisible à force d’évidence, sans artifice, sans format propriétaire et autre flashouillerie désagréable, cette expérimentation géniale de simplicité des métaphores évocatrice de l’interface Web constituent la beauté de l’objet au sens anatomique. Ce que je réalise ici, par sa trop grande évidence, nécessaire à la démonstration peut-être, n’a pas grand-chose à voir. Mais les différences de structures, ici très architecturées, chez toi empiriques, sont à l’image de nos différences. Je fais semblant d’être structuré, tu fais semblant de ne pas l’être…
Il y a donc en effet un lieu de l’intersection entre nous, là où nos mensonges nous dévoilent dans notre totale vérité. Un truc comme ça, mais moins joli, sûrement.
Autre article : http://www.webobjet.com/ecrire/?exe…
J’ai quand même l’impression de foutre un peu la grouille dans ton bel objet.
Amicalement
Phil
J’installe ici le lien sur ce deuxième article de Philippe De Jonckheere dans ce site.
…
Roussel comme peusdo
Alain
C’est marrant, mais je trouve que dans ton webobjet tu ressembles au Roussel de mon copain François Bon. http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article645
Amicalement
Phil
C’est une journée commentée : je découvre mon premier commentaire dans la page « à l’origine ».
j’ai entré le mot « souffle » dans le moteur de recherche de la page d’accueil, les deux occurrences trouvées sont nettement plus banales que lorsque j’avais entré, pour prendre pied dans le site (amicalement), le mot « photo » ?
Je ne trouve trace de Dominique fromentin qu’ici comme commentateur du blog de Berlol. Voilà qui me renvoie vers le réseau de Philippe De Jonckheere… Hum…
J’ai hésité longtemps avant de laisser la possibilité de commenter les pages. Je ne suis pas adepte de la chose. Mais, vu l’exercice, je me suis dit que je pourrais intégrer ceux que je choisirais au cours du récit.
…
Ça se confirme. Fin janvier, nous allons avoir la visite d’un Rennais et d’un Parisien.
Philippe, avec son lien sur la page de François Bon, m’a attrapé comme une mouche… J’ai fait ma petite enquête pour trouver ce « Roussel » bloqueur… Et je n’ai rien trouvé. Ce soir, Philippe me dit qu’il n’a jamais rien trouvé et qu’il pense même que c’est un canular de François Bon, inspiré par son site même. Ceci serait confirmé par le lien « indice » qui pointe vers la constellation de liens extérieurs du site Desordre. Me suis fait avoir comme un bleu. Farceur, ce François-là !
…
Le premier que je retrouve de retour de Grenoble, c’est M., que je dois emmener dans la ville de P. comme s’ils avaient ramené le climat des Alpes, le froid s’est installé ici. Un froid vif et humide qui donne envide rester dans son lit. Je le retrouve debout sur le trottoir en face de chez lui, raide et affublé d’un bonnet péruvien. « Tu dors sur le trottoir maintenant ? Il fait plus chaud que chez toi ? ». Il m’explique en tremblant qu’il a cru que j’avais frappé à son volet et qu’il était sorti précipitamment pour ne pas me faire attendre.
« C’est étrange, ton look libano andin ! ». Je vais user ma bête blague toute la matinée jusqu’à le fatiguer. Il semble si transi qu’à moitié chemin, je nous déroute pour passer dans le centre de la petite ville de R. Je pense l’arrêter devant une boulangerie, vite, sans imaginer que le matin, cette ville attire tout le pays alentour. En entrant dans la voiture, il me tend un croissant « dans ce village, ils n’avaient jamais vu quelqu’un avec une tête comme la mienne ». Il dit ça avec un air enfantin qui me perturbe. Il m’avait expliqué qu’il se foutait du racisme, avec un geste, comme on chasse une pensée sans importance.
En chemin, même si je n’ai pas eu la possibilité de passer une semaine dans ce labo de Grenoble, je lui redis ce que j’avais pensé de l’Enaction, à l’occasion de la journée de présentation d’octobre. Que d’un point de vu techno-scientifique, je comprenais parfaitement ces recherches, que même j’en comprenais l’évidence, inscrite dans un mouvement logique d’innovation, correspondant à une technologie et un certain nombre d’usages à venir. Mais, que ce qui me dérange, c’est le discours sur l’art qui me semble infondé et le discours philosophique qui évite soigneusement de l’être vraiment, c’est-à-dire de se poser les questions étiques que soulève nécessairement une innovation qui, en termes moraux, abouti à imiter pour tromper, et rien d’autre, et seulement ça. Qu’un jour, par exemple, ces recherches aboutissent à réinventer le modelage… du point de vu de l’histoire de l’art, n’aura été réinventé, imité, qu’une technique désuète largement épuisée, et l’ensemble du dispositif ne se placera pas ailleurs que dans le cadre du trompe-l’oeil, en l’occurrence trompe-main… Et sous l’angle impitoyable de la philosophie, on devine bien les usages déviants et hautement probables - ou commerciaux - ou politiques - d’une interface « simulant » numériquement les phénomènes physiques. La console de jeux est un moindre mal possible. Et je suis triste d’être confronté réellement à ce que je sais par ailleurs de mon époque : qu’il n’existe plus de science, juste une technoscience. Je lui dis “ce genre d’interface peut mettre l’usager au service du numérique… ». Si un simple bouton dessiné est une métaphore si dangereusement trompeuse, alors que dire d’une contrainte physique simulée ? Nous parlons ensuite d’une « conception étriquée du phénomène artistique », de la non prise en compte de la culture de l’artiste, du moment de l’artiste, du cerveau de l’artiste, de la culture du regardeur, spectateur, du moment de ce spectateur, du cerveau de ce spectateur… Et simplement du mépris pour l’histoire de l’Art… qui a fait largement un sort au rapport entre instruments/outil et la pauvre main…
À Grenoble, M. s’est entiché de Frédéric Curien. Décidément, nous nageons tous dans une marre de sympathie. Ça devient dégoûtant, tout ça ! Moi, je me suis entiché de tout le monde, tous, mes petits amis comme les professeurs et l’administration. Quand ils étaient à Grenoble, ils m’ont manqué, simplement. Me fais attraper facilement.
Nous arrivons dans la salle de réunion en retard, suivie de prêt par un Bertrand Augereau avec le même retard. Beau mouvement d’ensemble. Pour cette dernière communication de l’année, nous ne sommes que quatre. Nous aurions dû être au moins cinq, mais Y. a raté son train. Nous avons juste le temps d’échanger quelque considération sur Grenoble. Je suis étonné d’entendre Ed. énoncer presque mot pour mot ce que j’ai dit dans la voiture. Elle qui en revient, a ressenti le même malaise que moi qui pauvrement, ne peut que « penser de loin ». Soit nous faisons la même erreur… Mais plutôt, je me demande s’il n’y a pas quelque chose à en tirer sur la conformation culturelle des artistes. J’ai parlé de ça il y a quelques jours avec Stévy, mon stagiaire du moment, que l’histoire de l’art semble avoir une « intelligence » qui lui est propre d’un certain nombre de phénomènes, et que cette compréhension d’objet dépendant de domaines divers, comme la philosophie, la science, la politique, la sémiologie, etc., ressortissant de son histoire même, et d’artiste particulier, semble comme « manquer » étrangement à d’autres domaines réputés « savants ».
…
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J’ai pas vu le temps passer. J’ai pas vu le temps passer. J’ai pas vu le temps passer. L’année se termine. Pénible toujours dans ces jours sans lumière. Je n’ai pas réussi à commencer à « rédiger avant Noël », comme je me l’étais promis. Pour une raison pire, pire que le temps, l’éloignement du sens. Plus le temps passe, et plus le sens s’évanouit, comme la montagne qui s’amuse à s’éloigner quand on voyage vers elle. Et pourtant, des indices s’accumulent. Mais le sens fuit, me fuit, comme pour me perdre. Je découvre des pistes, dans des livres, dans mes livres, mes précieux livres, et dans mes archives, surprenant parfois, comme ces bribes de textes dont je n’avais aucun souvenir, et qui viennent compléter la collection de mes souvenirs d’enfance, comme ces photos heureusement datées, qui apportent cette étrange « sensation de preuve » que je tente d’expérimenter. Une accumulation de photographies de moi qui me file la nausée, à force d’obsession égotique. Je ne pensais pas que ce serait si dur de brasser la vie. Pourquoi ça fait mal ? Nausée, nausée, encore nausée, devant la fragilité des souvenirs, devant l’incertitude de leur source, vécue, récit ou photographique… J’expérimente ce que je pensais, qu’il n’existe qu’une seule forme du récit, le roman. Je découvre l’absence totale de preuve matérielle de la continuité de la conscience. Je découvre, en exhumant mes archives, qu’il n’y a rien d’autre que la mise en forme de celles-ci, pour la constitution du récit. Je découvre que je maîtrise l’image, le texte, et que je pourrais bien, ici, « prouver » n’importe quoi, et son contraire. Mais. Voilà. Les archives me fondent et m’écrasent de leur autorité. Je les sers, en ayant juste la maigre liberté d’infléchir, d’omettre… 24 décembre. Je n’ai ouvert qu’un placard. Qu’un seul. Exhumation des archives Je découvre. Je découvre des textes innombrables sur des feuilles de toute taille. Parfois, bonne surprise, texte daté, parfois à la minute. Textes illisibles, indéchiffrables. Je dois déchiffrer, classer, transcrire, publier sur Internet et détruire. C’est le jeu. … Céline m’a offert un texte remarquable, « La culture du pauvre » de Richard Hoggart, que je risque de ne pas avoir le temps de lire avant longtemps, à moins que je craque, à moins que j’y trouve un lien avec mes lectures obligatoires de cette année, à moins… … Mercredi 27. Malade. Brusque. Rapide. Et ça passe. … Jeudi 28, dans la rue, un SDF m’interpelle amicalement, car il me prend pour un SDF… Je ne sais quelle conclusion en tirer… Peut-être sur ma garde-robe, ou mon rasage… À moins qu’il ait reconnu… … Un vendredi avec Kano et Olivier. Depuis que nous nous sommes retrouvés sur le Web, ça devait être en 2000, nous nous voyons deux fois par ans, en été et pour les fêtes. Ce sont les deux premiers à avoir collaboré à notre premier site internet. Ils traversent ainsi toute la France régulièrement, des Alpes jusqu’à la côte ouest, pour retrouver la famille d’Olivier et du même coup, nous rendre visite. Ils préparent une exposition de peinture à quatre mains dans une galerie sans avoir l’air d’en espérer grand-chose. Dans un des rares bars à ne pas être fermé pour les fêtes, une conversation triste sur notre déjà misérable niveau de vie de fonctionnaire (honteux privilégié) qui baisse, baisse, baisse, sans espoir. A une autre époque, Olivier le professeur aurait été un « notable ». Aujourd’hui, c’est un travailleur conspué, et qui en prime, s’appauvrit, sans aucun espoir d’amélioration. Considérations sur la phobie du réel des médias, friands d’enfoncer les poncifs les plus grossiers. Pas drôle, la blague. Ils me demandent comment se passent mes nouvelles études. J’en parle peu. Je leur dis que j’ai vu Jorgen Gerz, dont Olivier connaît très bien l’histoire. Ça dérive vite et il ricane en évoquant « l’Esthétique relationnelle » de Nicolas Bourriaud. Je lui réponds que j’ai apprécié la communication de Jorgen Gertz, n’ayant trouvé aucun hiatus entre œuvre et discours, ce qui est rare et appréciable dans un milieu passablement noyé dans une grande confusion du sens. Nous convenons que les Arts sociologiques, très marqués historiquement — c’était déjà un « Art d’avant » quand nous faisions nos études — a souvent glissé dangereusement dans l’animation socio-culturelle. La perdition dans la kermesse… Tous les Artquelquechoses du 20e ont fini dans un mur ou un autre. Va y avoir de la casse, dans l’inventaire de l’Histoire. Hop, je dis ça… Et j’en pense pas grand- chose, en fait. Personne ne peut prédire les méandres de la mémoire collective. Ce qu’on peu constater, c’est le mécanisme d’inscription d’une forme créée dans le monde des formes collectives, même une forme préexistante revisitée, comme quand Raynaud « rhabille » la forme honteuse du pot de fleurs nu et que l’impensable se produit : cette forme qui se devait d’être caché apparaît partout, même dans l’allée d’une entreprise qui il y a peu, y aurait installé d’improbables pots néo-antiquo-classiquo-barroquo…merdique. … Pourquoi je n’écris pas ? OK, je pose bien ici quelques notes. Niania… Mais pourquoi je n’écris pas, VRAIMENT ? Pourquoi j’y vais pas ? Putain, mais vas-y ! Pourquoi ? ??? Je ne me débarrasse pas d’un petit livre, pourtant loin d’être majeur (sourire), de cette perverse Ogawa, mais qui reste accroché à un coin de ma tête depuis que j’ai commencé ce site. Cet été, avant de savoir que mon dossier pour le Master2 serait accepté, j’avais le projet d’un article sur Ogawa. Kano avait fait à ma demande quelques recherches complémentaires sur des sites littéraires japonais, pour m’éviter d’être trop victime des traductions. L’article devait s’appeler « Perverse Ogawa ». Un beau programme, pour une écrivaine gérontophile, fétichiste et collectionneuse. Ce livre qui traîne, c’est « l’annulaire » (d’où le sourire), une histoire d’une fille perdue qui perd un bout de son annulaire en travaillant dans une usine de limonade et trouve ensuite un emploi dans un étrange « laboratoire de spécimens », tenu par un non moins étrange vieux scientifique qui inventorie et conserve (fait « spécimen ») tout ce que les gens veulent « classer » et conserver. Suit un inventaire surréaliste de client apportant les objets les plus inattendus… Quand ce qu’ils ont à « préserver » de si bizarres façons fait parti d’eux, ils ne ressortent jamais du laboratoire… Comme souvent chez Ogawa, l’héroïne très jeune va succomber au vieil homme, accessoirement fétichiste des chaussures haut de gamme. Elle ne peut pas s’en empêcher, Ogawa, de croiser deux perversions dans le texte… Alors que l’histoire est ailleurs, juste là, dans ce « dispositif » du laboratoire, diraient mes nouveaux amis, dans cet étrange bâtiment qui peut « archiver » aussi bien des champignons poussés sur le lieu d’un incendie décimant une famille qu’une évanescente musique ou encore qu’une brûlure sur la peau d’une belle jeune fille et, exemple de l’humour si particulier d’Ogawa, finira bien par archiver l’héroïne… … Période de visite. Ce samedi, le Père d’Eva, fille de Céline, qui avait disparu pour nous dans l’est des Pyrénées depuis cinq ans, réapparaît. Voilà une apparition qui évoque une période trouble de notre histoire commune. Il est remarquablement hirsute. Il offre à sa fille deux livres, l’un de Sollers et un autre de Philippe Roth dont il manque les 15 premières pages… Nous recevons un entretien avec bacon un peu fatigué du voyage. Il nous raconte son séjour récent à Venise, et sa vie dans la montagne perpignanaise, sans eau, sans chauffage ni électricité. Joie des familles recomposées, comme on dit ! … Je devrais relire un jour « Mal d’archive » de Derrida. Cette lecture trop utilitaire me laisse insatisfait. En temps normal, j’aurais pris le temps de relire mon exemplaire si mal en point soit-il de la Gradiva de Jensen, j’aurais été voir les textes plus rares de Freud que je n’ai pas lus, et je serais retourné chez Derrida. Mais j’ai tant à lire que ça m’embarquerait pour ailleurs, trop loin, bien trop loin, même s’il y aurait à trouver, à creuser. Je dois remettre. Mais. La dernière page me dit, si comme je l’écris, il y a un « effet de preuve », le moteur en est une « volonté d’archive », voir un « désir d’archive ». Un mal d’archives. Le livre se termine par « cendre ». Cette aspiration éternellement frustrée à toucher quelque chose d’une vie à travers des indices si dérisoires que plus imperméable qu’un blindage. Je pense à une vidéo volontairement floue de Pipilotti Rist de 1986. elle danse frénétiquement, en psalmodiant « I’m Not the Girl Who Misses Much » en accéléré. Je me fous des interprétations possibles de ce clip fébrile, pop ou non. Ce qui m’intéresse juste, c’est l’usage du flou. La vidéo est volontairement perturbée. Le flou est perçu comme un filtre entre le regard et le sujet, et ce filtre apporte une étrange « crédibilité » au sujet. L’effet n’est paradoxalement pas un éloignement du sujet, mais une aspiration par ce même sujet. Le flou, en jouant comme un brouillage d’une prise de vue réelle, ajoute du réel et invite le regard à désirer la vision, à même fournir un effort supplémentaire pour voir, à travers la gêne que représente cette « vitre détrempée ». Le flou créé un effet d’archive altérée et donc la vidéo devient la trace de la danse réelle « désirable » de pipilotti. L’insatisfaction provoque véritablement un désir d’appréhension, un manque cruel d’information, une envie d’accès irrémédiablement vain. Je me demande si n’est pas là inscrit une assez rependu fascination des artistes pour l’altéré. De la fascination de Michel Ange pour les sculptures antiques mutilées au rendu vidéo bouillasseux et même, à l’image JPG altérée par une perte de donnée lors du transfert sur le réseau. L’altération est toujours perçue par le cerveau comme validant une authenticité qui transforme « l’image » en « document ». Cette perturbation instinctive du jugement est suffisamment forte pour agir sur des sujets éduqués. Je connais, culturellement, tout ce qu’il y a à connaître de la nature de l’image, sur ses mensonges. Je sais en produire par un nombre impressionnant de moyens plus ou moins artisanaux, et l’informatique maîtrisée me permet même de faire des « faux » d’à peu près n’importe quoi. Et pourtant, je suis happé un instant par un indice d’archives, comme les autres. Et pourtant, je suis fasciné par tout document qui me semblera « vieux » ou simplement la trace d’une existence. Un douloureux désir d’accès à, à travers le temps, à travers le document. Ce qui empêche de voir force à voir, ce qui empêche de lire force à lire. Agent de l’érotisme. Je pense que je connais plusieurs personnes sur Internet qui laissent leur portrait flou à côté de leur bio. … Mardi, Jean-Marie entre en retard dans le bureau. Il est étrangement rigide, ses yeux semblent ne vouloir se fixer sur rien. Je me redresse d’instinct. Il s’arrête devant moi, mais sans vraiment me regarder. « Je ne viendrais pas cette semaine… Tu vas devoir finir le journal… Mon père est mort. » « Merde. Comment tu t’en sors ? » « Ça va… » Sa façon de bouger le contredit. « Il est tombé dans le coma la veille de Noël. Il est mort après. » Je suis tétanisé. Il est déjà parti, presque en zig-zagan. Depuis bien longtemps maintenant, nous nous sommes naturellement réparti les tâches, sans règles absolues, mais presque toujours, je m’occupe des images et lui des mises en pages. Je déteste la mise en pages encore plus que le graphisme. Alors, a lui le texte et à moi l’image. La semaine qui suit, je vais donc monter les pages du journal, travail laborieux, ingrat et épuisant. Le 4 janvier, je dis « il ne pleut plus jamais ». Pluie aussi brusque que violente. Ferais mieux de fermer ma gueule. Bonjour Mr Joseph Sudek. Comme j’ai aimé vos photographies lorsque je les ai découvertes, à 22 ans peut-être ? Il fallait bien qu’un jour quelqu’un photographie une chaise pour elle-même !
… Dans la rue, j’entends « tiens, je vais économiser quelques centimes de timbre ! » Je lève la tête et je vois Loïc qui me tend une enveloppe. Nous discutons un moment. Il a l’air en forme, avec cette légère oscillation habituelle, comme une façon d’avoir toujours une bonne raison de s’insurger. Nous rions ensemble des bruits qui courent la France entière sur la faillite de ses éditions. Ça me fait plaisir de le croiser, de l’entendre, de voir son air de conspirateur quand il parle de projet d’éditions. Il est debout. Je lui demande « alors Thierry a vraiment été racheté par Acte Sud ? ». Il fait une moue à l’évocation de son espèce de « frère ennemi ». « Je ne sais pas, c’est ce que j’ai entendu… » Aujourd’hui tout va bien. Ils, tous, autour, le « travail », vont tenter de me rendre chèvre, de me faire perdre pied. Ce journal se terminera. Je cours partout, je téléphone partout, et je fuis enfin exténué pour retrouver Céline qui m’attend devant le château pour que nous fassions un tour de « solde » avant de rentrer. Tout va bien. Ce soir, une énergie est épuisée, je ne peux pas travailler, mais je suis en pleine forme. Quelque chose est épuisé, je ne pourrais pas organiser des arguments par exemple, mais mon corps est debout, de nouveau. De nouveau cet étrange phénomène, après deux semaines de somnolence, cette énergie qui me tient jusqu’à la nuit, et qui me réveille le matin. Il y a quelques jours, j’ai été parcouru d’un frisson de plaisir à être « en étude ». Tout va bien. Une maison d’édition allemande de magazine érotique gay veut m’acheter un de mes noms de domaine… Pas trop quoi faire… Somme dérisoire pour perdre définitivement l’usage d’un beau nom de domaine… Je ne suis décidément pas fait pour gagner de l’argent. Ce soir, notre paysage joue les parcs d’attractions. Ce soir, nous sommes passés faire quelques photos du vernissage de Bernard Pras. Sait pas trop quoi penser de ses images. J’apprécie l’impact de ces grands tirages photographiques, leurs relatives puissances, mais je ne sais trop comment apprécier ce glissement vers le décoratif, vers le systématique, d’un effet esthétique inventé à l’origine, je crois, par Tony Cragg. Mais l’usage en est différent, d’un effet plastique pur, on passe à une sorte de commentaire de commentaire du POP qui ne me paraît pas particulièrement actuel… Il y a sûrement une cohérence dans le choix de ces images populaires reproduites avec des objets populaires, mais cette cohérence m’échappe, au-delà d’un simple catalogue aléatoire de clichés de plusieurs époques du XXe siècle. Je suis dans la salle de bain. Je tente de régler les ondes sur la petite radio tykho que j’ai offert à Céline. Je tombe sur des voix posées. Pas France Culture ? Je cherchais France Musique… ça parle de BD, je tends l’oreille quand je perçois « Baldazzini ». Tiens, ils découvrent ça ? Une voix que je prends pour celle d’un présentateur, claire, diction impeccable, maîtrise du sujet… J’écoute. Ça ne doit pas être France Culture qui parle de BD… Mais je connais cette voix… On dirait… Oui, c’est la voix de Thierry. Tiens, on l’évoquait avant hier avec Loïc… Je prête l’oreille. C’est bien France Culture. Je comprends que le milieu de la BD, que j’essayais d’évacuer de ma vie, est en train de me rattraper. Je repense à ce que j’ai dit à Loïc, que je devrais écrire quelque chose sur « l’échec collectif de la Bande dessinée ». Il semblait partager mon avis sur ce fait, qu’il y a eu un « projet collectif » de ce monde là, et que ce projet-là, faire de ce médium un moyen d’expression majeur, est un échec cuisant, indépendamment des quelques réussites individuelles. Thierry vient présenter son dernier livre théorique, « Un objet culturel non identifié ». … Journée décevante. Encore des kilomètres avalés. Je sais bien que mes camarades n’ont pas la même histoire que moi, ni le même âge, ni le même bagage d’expériences, mais il est difficile d’entendre un esprit qui pourrait m’être si utile dans ce qu’il a de plus précieux s’étendre des heures sur des notions de début de lycée. C’est un scientifique, et le voilà obligé d’expliquer des choses que j’ai l’impression de savoir depuis toujours, presque depuis ma naissance. Peut-être en fait, puisque mon père n’a jamais attendu l’école pour me raconter en boucle des notions de physique et de technologie comme on radote des comptines ! Il y a quelque chose de foireux à gaspiller le temps d’un type pareil pour inculquer ça. Un simple prof de collège suffirait bien (pardon Olivier). Je sais. Je dois faire bonne figure. Tous ne sont pas d’anciens « bons en math ». Ancien parce que j’ai méthodiquement tout oublié. Mais même quand on refuse d’utiliser son cerveau pour ce genre d’effort, les notions restent acquises, la compréhension est définitive. Je comprends de quoi parlent ces scientifiques parce que mon esprit a été AUSSI formé à ça. Je n’ai pas réussi à ne pas m’ennuyer et je m’en veux. Comme je m’en veux de ne pas avoir goûté le début de soirée qu’Hubertus a passée avec nous. Si rare Hubertus ! Cette interruption de deux semaines, pendant les fêtes, a brisé quelque chose. Je ne retrouve pas mes bonnes sensations du début. Je me fatigue. Je me sens seul.
Je suis fatigué. Fatigue d’entendre des bêtises. Fatigue. En quinze malheureux jours de rare moment d’écoute de la radio, j’ai entendu plusieurs intellectuels nous expliquer doctement qu’il arrivera bientôt, PROBABLEMENT, ce qui existe EN MASSE depuis quinze ans… Je me demande dans quel monde ils vivent. Monde clos ? Île déserte ? Je me demande si je vais être capable d’expliquer alors que je ne comprends pas l’incompréhension. Je ne comprends pas qu’il faille expliquer si longuement ce que j’ai compris INSTANTANÉMENT, au premier regard, en 1996. Je suis abattu. En rentrant, j’aperçois sur mon site la dernière syndication du site Desordre. Philippe a été (mal) interviewé. ça m’achève. Le fossé se creuse entre ce EUX et ce NOUS. Je découvre à travers ses réponses que notre accord est bien plus grand encore que je ne l’imaginais. Je comprends du même coup à quel point la réalité est loin de la perception des commentateurs. Espérons que j’arrive à quelque chose. Faut pas trop que j’y pense. L’enjeu m’écraserait. Philippe, justement, m’envoie 160 photographies à publier sur bonobo.net. Je lui écris : « Je ne sais pas si tu eu l’occasion ou l’idée de passer voir webobjet pour voir comment tes interventions s’entremêlent avec le flux de la page. J’aime beaucoup le changement de niveau de discours que ça produit. Que je »raconte", et qu’ensuite, dans le même flux, je te réponde, par exemple, me semble très fructueux. Pourquoi ? Je sais pas trop… Il me répond : Sinon, oui, je suis la trajectoire de webobjet, même si j’ai du mal à
participer, je pense comme toi, l’intrication des sources d’écrit est toujours
une bonne chose, c’est une forme de cubisme littéraire.
Bon ben je vais préparer le lien vers la bonobo garlerie pour la troisième édition du quotidien. Tiens-moi au courant pour la publication. Amicalement Phil Va livre, tu n’es que trop beau Un p’tit coup d’Agrippa d’Aubigné, pour presque rien. … Jeudi 18 janvier. Véronique Campan m’a sauvé. Une mélancolie m’attrapait, vicieuse, et l’ambiance collective vinaigre n’arrangeait rien. Il me fallait ça, un joli cours sur le montage, qui évoque — délectation — Eisenstein, koulechov , Godard, Robbe-Grillet, Chris Marker, Ce bon Lars, Greenaway, etc. avec extrait de film en prime. Je souffle. Et je comprends que je suis allergique au cours technique… Ce n’est pas vraiment ça… peut-être… mais. … Le soir s’est terminé sur un « mais ». Le matin, je me réveille avec la suite de l’histoire. Je sais ce qui me dérange dans cet étrange fétichisme, voire complexe, de la technique que je découvre dans cette école. J’ai rendez-vous avec Hubertus ce matin. J’attendais cette rencontre avec plaisir. Mais comme toujours, rien ne se passe jamais comme attendu. C’est un moment difficile qui m’attend. Je ne suis pas à l’aise devant l’étendue des malentendus que je n’arrive pas à lever. Nous ne nous connaissons pas. La conversation se limite à un perpétuel recalage de malentendu, un ajustement progressif, nécessairement insatisfaisant. Je ressors morose. La mélancolie est là. En embauchant, je dis à Jean-Marie : « tu aurais adoré assister au cours de Véronique Campan ». Je lui fais un compte rendu rigoureux. Il aime tant le cinéma russe des années vingt. Encore cette désagréable impression de connaître plusieurs personnes qui seraient bien plus à ma place dans ce cursus. Ils en seraient heureux. Ils seraient à leur place. Ils auraient dû pouvoir faire des études supérieures. Céline me dit « pourquoi tu veux toujours tout maîtriser ? Encore là, tu maîtrises tout. Pourquoi tu manipules ? » Je ne sais pas. « Tu ne dis rien ? » Je ne réponds pas. « Non, je me demande si j’ai une réponse à ta question. » « Tu sais, j’accepte d’être un personnage, j’ai l’habitude et je fais pareil, mais je ne peux pas lire. Je ne peux pas lire. Et c’est tellement triste. » Je lui réponds « Le personnage principal, c’est la mort, normal que ce soit triste. » La compagne de tout récit. Elle me dit : « Tu sais, ton site entier, tu aurais pu l’appeler paysage restreint, comme ta petite série photographique » . Oui. Je me demande si la réflexion de LldM n’était pas pertinente, en fait : ça va te servir à quoi ? Message de Philippe De Jonckheere du 19 janvier 2007 : Dans webobjet je lis que tu as bien reçu les 160 photos que tu vas mettre tout de suite en ligne dans bonobo, c’était une blague, en fait tu compte bien attendre que je sois de pied ferme à A. pour me le faire faire moi-même
(ce que je trouverais parfaitement normal)
Semaine harassante avec les enfants, n’ai rien fait ou presque du coup je me suis dit que cet état de fatigue devait être le tien presque toutes les semaines, donc je n’ai pas à me plaindre. Je vais essayer de chroniquer le dernier livre de Christian Gailly dans le Portillon, mais je ne te promets rien, ses livres tiennent à si peu de choses, on pourrait les croire poussifs. Amicalement Phil Je lui apprends que j’ai cours dans la ville de P. le premier jour ou il vient chez moi. Il me répond tout de suite : Nous arrivons mercredi soir, et si tu veux jeudi je t’emmène à P., je n’ai rien d’autre de mieux à faire. Il y a sûrement des tas de choses à voir et faire
à P. en plus des très jolies étudiantes asiatiques avec lesquelles tu suis
tes cours on ne sait comment. Pas sûr que je suivrais grand-chose à ta place.
Jeudi, hier, dans le train pour P., je découvre YT dans un compartiment. En tentant de converser, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas m’expliquer. Je me suis rendu compte que je n’avais pas envie de m’ex-pliquer. Que ma vie consacrée à formuler ne m’avait mené nulle part ! Qu’il ne restait que mon regard, presque vide, toujours ébahi d’un presque rien, mais que je ne pouvais plus expliquer. Je suis confronté à une demande qui arrive peut-être trop tard. Je n’arriverais plus à rencontrer, plus à m’exprimer. Moi dont la voix trop forte est toujours sortie trop sûr, ne peut plus rien exprimer, rien d’autre qu’un balbutiement dès qu’il faut expliquer. Une sorte de silence du regard. Un effacement en cours. Non, je ne joue plus, ou pas à cette échelle là. J’en ai marre, je vais faire les liens sur le site, ouvrir, que l’oxygène désinfecte ça. Ce soir, un cri dans la ville. Je me rappelle : J’ai dit à Hubertus, « ce qui m’intéresse, c’est ce que je sanctuarise, c’est à dire ce que je n’écris pas ». … … Matin tranquille. Lavé des effluves morbides. Depuis trois jours, nous avons coupé le chauffage. Inutile. Le temps est printanier. 20 janvier. Plusieurs années qu’il y a un printemps en janvier. Madeleine Peyroux se tait doucement et Céline me lit des passages de « La croisade des enfants » de Schwob. Nous rions, pervers. Encore quelques traces d’une profonde fatigue. J’ai senti cette semaine comment le gouffre pouvait de nouveau me prendre. 20 janvier. C’est l’anniversaire du site de Céline. Deux ans déjà qu’elle m’a demandé de fabriquer ce site « à feuilleter » très apprécié par ces fans. 20 janvier. Philippo appelle. Dernière ligne droite pour lui. Il travaille en continu sur l’organisation du salon. « Est-ce que tu veux venir avec moi visiter le chantier du dernier chapiteau ? Tu pourras faire des photographies » . Pourquoi pas ? J’ai demandé à Céline de scannériser des photos de son enfance. Je ne sais pas encore comment je vais organiser cette intersection. Une page à rebours des miennes peut-être ? Nous discutons un moment de l’asservissement au réel des récits égotiques. Elle me dit qu’elle pense que les écrivains avaient un degré de liberté qu’ils semblent avoir perdu dans ce genre de littérature. Je lui rappelle ce qui m’amusait tant quand j’étais enfant. Je regardais toujours les interviews des écrivains qui s’échinaient à répéter « le personnage » alors que le journaliste semblait prendre pour acquise la dimension autobiographique de tout roman. Mais le temps zéro, celui de la diffusion de tout texte en cette nouvelle époque pose en effet le problème de la liberté. La liberté c’est le temps. Et si le temps est à zéro, qu’est-ce qu’il reste ? La liberté de ne pas publier ? Je me reprends, derrière moi, j’attrape les lettres de la Sévigné. Le premier blog ! Aussitôt écrites, aussitôt recopiées et lus en temps réel (de l’époque) dans les salons ! En revenant, nous longeons le jardin. En contre-bas, un homme, jeune, avec un anorak, est assis sur un banc. Nous l’apercevons de dos. Il est étrangement droit. Il semble tenir une masse importante sur ses genoux. En approchant, nous comprenons. Ce n’est pas la masse d’un objet, mais le dos d’une fille plié en deux sur lui. Elle le suce. « Ils ne s’emmerdent pas ! ». Nous glissons dans leur dos, 30 mètres au dessus d’eux. Elle se redresse, lui baisse le pantalon. Ils font des gestes étranges. Elle semble très jeune. La scène est terrible de tristesse. Le ciel est uniformément gris, la lumière basse, les arbres dénudés, leurs anoraks usés. "C’est bizarre… comment ils bougent ? ». En effet, leur façon de bouger est étrange. Ils font des gestes comme codifiés, rien qui n’évoque le plaisir. Rien dans leur attitude ne rappelle un quelconque abandon, une quelconque volupté. Comme des automates… Nous nous éloignons et je lâche : « c’est donc vrai, qu’ils rejouent des scènes du porno ! ». … Mon humeur change comme le temps. Aujourd’hui, j’ai décidé de faire une pose. J’ai appris ça du travail. Quand il y a trop de choses à faire, ne rien faire. Attendre. Et reprendre plus tard. Sinon, ça bouchonne, et en général, ça part de travers. Alors, rien. Un message de PR, énigmatique, sur un projet urgent… Implication politique. Je m’en méfie comme de la peste, des implications politiques. Et Loïc qui veut me voir, absolument, urgent aussi. Et Gérard qui voudrait que je participe à une expo de vidéo. Trois fois qu’il m’envoie sa fiche de projet à remplir. Et le site de Jean-Michel, loin d’être terminé, et celui de Florent, pas totalement fini, et le DVD pour l’AC…, et la correction des plans pour Anne’S, et le plan de mémoire à faire, et la lecture de 15 livres, et la Mairie, à plein temps déjà, et la visite des amis, et le cap à tenir, la pensée à garder pas trop folle… Le cap à tenir. Et cette insidieuse, qui doucement me chatouille que je suis pas à fond, que je suis encore en retrait, que ça ne loge pas dans une si étriquée géographie, que ça va m’attraper et m’emporter…Que ça me pardonnera rien ! Que c’est définitif ! Que si je veux la sentir, la forme, la tenir, il faut. Ce matin, Céline me dit : « Il faut dévier pour trouver ». Je pense : noter « le retour du labyrinthe comme figure ». La semaine dernière, l’araignée s’est réveillée. Elle a distillé la souffrance, en partant de ma nuque. Chacun des os de mon corps. Envie de pleurer, de crier. Quelques jours en enfer. Je n’ai rien vu venir. Habituellement, je prends le remède aux prémices. Et maintenant, cette énergie, qui colle ma conscience en haut de mon crâne, derrière mes yeux, ma pensée qui galope, galope, tout ce que je n’écrirais pas. … Ce qui est étrange, avec certains symptômes, c’est la difficulté, malgré l’expérience, de l’autodiagnostic. J’ai cru à la mauvaise pente, mais non. En fait, en tentant de me relire, indépendamment de la tristesse de trouver autant de fautes et de coquilles, de formulations à la syntaxe approximative, à ne pas confondre avec les déviances volontaires dues à l’euphonie, j’ai enfin compris d’où venait cette nausée qui ne me lâchait plus depuis quelques jours : l’indécence de l’exercice. Je ne suis pas habitué à ça. Et je me demande comment Philippe supporte ça depuis 6 ans. Je viens de me prendre dans la gueule toute l’impudeur de ce genre d’écriture. Voilà qui me remet en face de la question de l’immédiateté de la publication, de la fusion des temps, d’écritures, de publication, de potentielle lecture… Déjà que je vivais moyennement bien le pervers effet « d’écho » que produit une démarche quotidienne d’écriture… Céline me dit : « Peut-être n’es-tu pas adapté à ce genre d’écriture ? Peut-être que ça ne sera qu’une expérience, rien de plus… ». Il est peut-être temps que je fasse une pose dans l’écriture de cette page. Un « personnage » vient de demander à disparaître, et en dehors de la disparition d’une « couleur » qui appauvrit un ensemble déjà pas mal vide, je n’ai pas pu ne pas être atteint. Je suis d’autant plus perplexe devant ce que me provoque cet exercice pervers. Il est évident qu’une sorte de journal ouvert ne peut que provoquer les conflits. J’ai toujours pensé que l’hypocrisie est ce qui permet la paix sociale. Sans mensonge, pas de paix. Et comme cette écriture est emportée par les humeurs, voir les inclinaisons les plus maladives de l’individu, sans les bienfaits de la relecture, se retrouve exposé des blocs entiers de sens qui auraient normalement dû être concassés par la raison, les tabous, l’affectivité, les intérêts divers… Lundi 22 janvier : arrêt. |
Je n’ai malheureusement pas pu assumer longtemps l’exercice. J’ai traversé il y a trop peu, un trop peu d’une quinzaine de mois, une dépression qui m’a atteint très profondément. L’exercice égotique du journal, commencé assez légèrement, a vite dérivé vers une rumination narcissique de plus en plus aigrie et maladive. J’étais donc encore si fragile pour que seulement trois mois de cet exercice atteignent ma stabilité mentale. Je ressentais depuis quelques semaines un poids qui s’alourdissait chaque jour, une angoisse irrépressible, et dans ce même temps je commençais à ne plus penser qu’à tenir ce journal, à l’exclusion de toute autre préoccupation. Des évènements extérieurs et la fatigue s’ajoutant, j’ai doucement commencé à ne plus rien maîtriser.
C’est vraiment une expérience étonnante et somme toute riche d’enseignement. Je ne détruis pas la page en question. Je me méfie trop de mes humeurs pour ça. Non, je la laisse juste en chantier le temps de la réflexion… et de la désintoxication.
À l’instant où je me suis décidé à enlever cette page, le poids s’est envolé, comme si j’étais libéré d’un joug. Merci à ceux qui m’ont secoué pour me faire prendre conscience que quelque chose ne tournait pas rond.
Ce genre d’exercice est un véritable esclavage, et maintenant que je l’ai expérimenté, j’admire d’autant plus ceux qui sont capables de s’y tenir sans flancher.
Je ne sais pas si je reprendrais le cours de cette page, et si je la reprendrais comme un journal, ou avec le recul du romanesque. Je n’ai pas besoin d’elle pour la constitution de ce site, puisque je veux juste y expérimenter les protocoles expressifs spécifiques au net. Et d’ailleurs, cette expérience, aussi violente soit-elle, va naturellement enrichir ma réflexion sur cette étrange littérature.
Amusant : La première image de la page, un autoportrait avec dans mon ombre, derrière moi, un crâne, me semble aujourd’hui bien ironique.
Le 22 janvier 2006
Alain François
Vendredi 2 février 2007. Reprise. Comme un accro au genou réparé. On change les règles du jeu, les règles intimes, les règles qui ne se lisent pas. Pendant cet étrange intermède, quelques aventures, quelques rencontres, quelques réflexions. Il suffit pour combler le trou de consulter le Bloc-Notes du Desordre, puisqu’il y a eu une jolie intersection géographique de nos trajectoires. Et aussi notre rapide échange sur notre lecture croisée du gros livre de Charkes Burns « Black Hole ».
…
Le 3 février un message de Guy Changedebord :
Je n’ai pas rédigé de mémoire depuis quelques années, mais on me disait qu’il y a 2 techniques, que tu connais sans doute :
axer d’abord ses efforts sur la clareté du plan et l’existence d’une vraie méthodologie, et seulement ensuite sur le fond, car 90% des professeurs d’université y attachent peu d’importance,
traiter un sujet en fonction de ses retombées professionnelles (contacts, articles, offres d’embauche, etc.)
J’ai été sur ton site/blog : je ne savais pas que tu avais traversé une période douloureuse l’année dernière, sinon je n’aurais pas évoqué un peu lourdement le fait que vous ne répondiez pas aux messages… désolé
Bon courage pour le mémoire alors !
GC
Je lui réponds :
Salut Guy,
Merci pour tes conseils. Ce que tu me dis confirme ce qu’il me semblait avoir compris… Et c’est vrai qu’ils nous bassinent avec la rigueur du plan et la bibliographie. Je sais plus ce que je t’ai raconté, mais je me suis lancé là dedans pour tuer l’ennui (professionnel) et pourquoi pas, me créer de nouvelles opportunités. Mais maintenant que j’y suis, je commence à comprendre l’enjeu : pouvoir continuer et donc faire une thèse. Du coup, maintenant, je flippe, alors que j’étais à priori décontracté.
Quant à traiter un sujet « utile », on nous a bien expliqué que si on avait une idée qui intéresse la poste, par exemple, ce serait pas mal, et on a aussi essayé de nous vendre tout cru à un labo de Grenoble, mais c’est pas trop mon truc. J’ai jamais trop réussi à gagner de l’argent.
Alors, mon site, moi, moi, moi : C’est pas vraiment un blog. En fait, ce que je suis en train de faire est un Master2 qui est à cheval entre les Beaux-Arts et l’Université. Je dois donc, et réaliser un projet artistique, et écrire un mémoire. Ce site est le projet artistique. C’est une sorte d’expérience d’auto-archivage. Je réalise ces grandes pages (disparition du codex), qui sont autant de « livres » avec une thématique temporelle. Il y a la page du déroulement du présent, qui garde une trace de cette année de Master, il y a une page de toute ma vie, qui a été constituée au départ par mon CV, mais qui gonfle de l’intérieur au fur et à mesure que je note des souvenirs et que j’y ajoute des parties romancées, il y a deux pages correspondant à des moments crises de ma vie, mes 25-30 ans et mes 35-40 ans avec ma crise de la quarantaine à moi : ma petite dépression. Et il va y avoir des pages « avant moi », sur mes parents et mes grands parents, sachant que j’ai une toute petite famille. Ces pages sont liées non pas par un menu traditionnel, mais par un réseau signifiant d’hyperliens qui transforme l’ensemble en « pelote de lien », comme un récit emmêlé sur lui-même. S’ajoute enfin à cette structure de base des pages additionnelles et ce que j’appelle les « intersections », c’est-à-dire les relations avec des personnages de ma vie, puisque nous sommes composés aussi par les liens qui nous unissent à notre environnement…
voilà pour une présentation de la chose. Je suis sensé expérimenter les possibilités expressives du lien numérique texte/texte et texte/image. Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’à brasser ma propre vie, même morne, j’allais vraiment me retrouver cobaye !
A+
Al
6 février
Je rentre de P. je me demande si je ne suis pas maudit. L’impression de revenir chaque fois sous une pluie fine et grise, dans le soir tombant. La rythmique des camions doublés. Cette étrange inconscience du danger nécessaire pour conduire sur ces longues routes. Les conversations avec M., qui glissent ce soir du cinéma à la littérature. C’est un ancien gros lecteur, comme moi, et je me demande, en l’écoutant, pourquoi il ne se sert pas plutôt de ça. Nous parlons de littérature française, de littérature japonaise. Je lui dis que les Français ont une conception large de « leur » culture, englobant autant Kafka, Mishima ou Borges… Il me raconte sa surprise de découvrir qu’en France peu de gens accordent une importance à Saint John Perse alors qu’il a une grande influence sur la poésie arabe. Je lui demande de m’envoyer quelques références sur la littérature arabe, et je le laisse devant une superette.
Nous avons eu notre premier cours avec Denis Mellier. La « bonne surprise » se confirme. J’ai un réel plaisir à suivre les cours de ces universitaires, et j’aurais bien passé mon année à les écouter. Je ressens presque une frustration à savoir notre temps d’écoute si compté.
Céline entre en résidence demain.
Ce samedi 10 février, je récapitule.
Il y a eu :
La rencontre avec Jean-Marie Dallet. Il dit « je crois maintenant que le sens est créé par l’espace entre les images ». Jean-Marie Dallet, artiste numérique et théoricien, travaille activement à la mise en base de données de Psychose d’Hitchcock avec l’équipe du projet « sliders ». Que l’espace entre deux images soit ce qui permet l’articulation du sens, sa lecture, comme le contraste en peinture permet la lecture de l’image, me semble une évidence. Pendant les deux premiers mois, on nous a assommés avec le son numérique, sujet qui me passionne peu. Depuis, c’est cinéma à tous les étages, et ça va finir par me perturber. Le cinéma, c’est une tentation. Je reviendrais sur le logiciel « SLIDERS » dont l’interface est très séduisante.
En écoutant ce que nous raconte Jean-marie Dallet, sur l’espace entre les photogrammes, je me remémore une de mes nouvelles écrites entre 1999 et 2001, qui inscrit dans le récit même ce qu’il est en train d’expliciter conceptuellement. Cette nouvelle dessine déjà le temps entre la tempête de 1999 et le 11 septembre 2001, et le personnage, qui habite dans l’ancien appartement de mon collègue Jean-Marie, visualise sa vie comme un déplacement pendulaire entre son appartement sous les toits et son bureau tout aussi suspendu.
La rencontre avec Louis Bec, affectueux et intarissable conteur d’histoire. Les longues journées de conversation ont brassé tant de choses que mon discours qui commence juste à se rôder s’y perd. Louis me rappelle à moi-même en évoquant des pans entiers de savoir qui me passionne. Un mélange de science et de géopolitique, de société et d’Internet. Une belle salade. Mais l’effet est dévastateur et je parle énormément à tors et à travers. Quand on me demande à la fin d’un long laïus, « et que vas-tu faire de ça ? », je réponds « rien. Ce n’est pas mon sujet ». Voilà. Le trouble passe vite. Mais j’ai redécouvert une fragilité de mon esprit trop prompte à se saisir de n’importe quelle idée pour en faire un petit tricot.
Ensuite, Louis Bec tient absolument à nous faire visionner une vieille cassette vidéo d’un cours de Vilém Flusser, dont il a été l’ami proche avant sa mort en 2000. Vilem F était un extraordinaire conteur. L’impression d’écouter Socrate sur une plage de la Grèce antique. Cette cassette doit avoir 20 ans. Elle oscille entre couleur lavasse et gris et blanc, Vilem Flusser semble se fondre parfois avec la texture vidéo tremblante. Les contours de sa barbe, fondus par l’usure de la bande magnétique, le transforment en une figure de ces singes asiatiques qui incarnent la sagesse. Le son est abominable et demande des efforts d’attention. De plus, Vilem Flusser se lève de son pupitre et se met à arpenter la salle en long et en large, effaçant sa voix à chaque fois qu’il s’éloigne de la camera. À midi, nous avons tous mangé ensemble dans un bar médiocre. La nourriture y est détestable et j’ai fait l’erreur de répondre à l’invitation d’Ubertus à boire un verre de rouge. Cette longue cassette archéologique m’endort malgré l’énorme intérêt que je porte à cette voix hors norme. Vilem Flusser, qui n’a pas réussi à exister vraiment comme philosophe en France, alors qu’il a une telle aura dans le monde anglo-germanique, a raté chez nous une carrière de « one man show ». J’éclate de rire toute des dix secondes. Sa pensée part des structures simples propres à l’hominisation pour finir par exploser en vol au moment le plus inattendu, emportant tout sur son passage, autant la psychologie, la sémiotique que l’actualité, dans un effet des plus comiques. A la fin de la cassette, je me lève et « il faut numériser très vite ça ! vous allez le perdre ! ».
Louis Bec nous raconte avec émotion la vie de Vilem Flusser. Le temps passe trop et nous ratons la conférence d’Atau Tanaka. Louis Bec n’a pas très envie de se retrouver seul : « Si on buvait un verre ? ». Drôle d’animal, ce zoosystémicien ! Les deux jours de rencontre se terminent au bistro avec W., Ed. et M., enfin bistro… dans un petit bar branchouillasse qui sert le café dans des tasses design.
Hier soir, nous étions invités à dîner chez Fred, mon ami d’enfance qui a passé sa jeunesse comme sommelier dans les palaces avant de devenir professeur. Ce dimanche après-midi, je m’allonge. Les lourds vins d’hier soir m’entraînent encore. Je tombe dans le sommeil pesant des siestes trop longues. Le livre que je retiens me tombe des mains. Je suis dans le bureau d’Hubertus, il y a quelques jours. À quoi pense-t-il ? « Je pense à un écrivain allemand, Ernst Théodaurr Amadeuss Hauufffmann » je n’entends pas. Comme toujours face à Hubertus, je ressens un léger trouble de l’attention. Alain, secoue-toi. Auuuufff ? Hoffmann. « Hoffmann, celui des contes ! » « Oui ». Sauvé. « Oui, j’ai lu quand j’étais enfant… ». Il revient s’installer sur sa chaise. « Je pense à l’un de ses contes, le, la… comment dit-on en français… » Il fait un geste avec ses deux mains, comme un contenant modeste posé sur la table. « Pot ? » « Vase ? » « Soupière ? »… « Le pot d’or… » « Quelque chose comme ça. Il faut que tu lises ça. ». Hubertus, qui désespère de ne pouvoir communiquer avec moi en anglais. Pourquoi veut-il que je retourne à Hoffmann ? Hubertus se redresse, affublé d’un grand manteau gris, celui de l’archiviste, il disparait très vite dans la vallée… Je suis sur le canapé de Fred, pendant qu’il nous présente son nouvel équipement DVD 5.1. En riant, Céline veut absolument me lire mon horoscope dans un journal télé. Je suis obligé d’entendre « cette semaine tu seras persuasif avec tes contradicteurs, mais intellectuellement… aurais-tu besoin de rêver ?« . Mes yeux tombent sur la table, j’y vois d’immenses verres de vin et ma pensée est emportée par une vague informe. J’émerge dans un bourdonnement grumeleux. Je retrouve les contes d’Hoffmann refermé sur ma main gauche, comme un serpent qui aurait voulu l’avaler. Demi-KO, je tente lentement de reprendre ma lecture du merveilleux »Vase d’or".
Je me demande si Hoffmann n’a pas eu entre les mains un exemplaire des « Caprices » de Goya, cet extraordinaire livre d’images édité quelques années avant l’écriture des contes. Il cite Rembrandt et Bruegel d’enfer dans le texte même, mais certaines images du vase d’or semblent des descriptions minutieuses de certaines pages des Caprices, qui, on le sait, eurent un grand succès au début du XIXe siècle.
Le 11 février, Guy Changedebord répond :
Pas pu te répondre avant car moi y en a beaucoup travaillé pour missié gouve’nement qui me paye
Tiens j’ai vu hier « in girum imus nocte et consumimur igni », un des derniers Debord, dans un festival dyonisien (en fait ca veut dire à saint denis en banlieue) avec un débat auquel assistait Marc’o, compagnon de route de Debord. Et tu sais ce qu’il disait de Paris Debord ? que l’ancien Paris était une ville si belle que beaucoup de gens ont préféré y vivre pauvre que riche chez eux. Et pourtant il disait ca il y a 30 ans… alors maintenant…
Allez, fais un effort pour travailler pour la poste, je suis sur que tu peux les aider à améliorer leur image et qu’il te financeront ta thèse.
Sinon, je crois que pour faire une thèse il faut
1) se faire bien voir par un prof
2)lui proposer un sujet qui va lui permettre de se faire mousser tout en ne foutant rien, ce qui est sa principale préoccupation
3)si possible trouver un sujet pas trop chiant pour ne pas en avoir marre au bout d’un an mais suffisemment circoncrit pour arriver à le terminer correctement en 3 ans
Je crois qu’il y a des revues ou les gens publient des extraits de leurs travaux de thèse, ca peux aider…
bon courage en tout cas !
GC
Je lui réponds :
Je ne suis moi, qu’un modeste « territorial » ! Et je ne pourrais pas dire que je travaille comme une brute pour le citoyen en ce moment, car mon service m’a fait une blague la semaine dernière : J’avais négocié de prendre mes vacances 2006 qui me restent au moment ou je devrais relire mon mémoire. Mais le chef des services a sermonné mon chef sur ses largesses. Donc, j’ai dû poser mes jours restants, sachant que quand j’ai des cours qui compte pour du travail… Donc, je ne retourne pas travailler avant la fin du mois et je n’ai pas entamé mes vacances 2007. C’est une bien étrange année, et tout autant étrange sensation de perte de contrainte…
Les films de Debord… ils traînent sur le réseau… Je me pose (parfois) des questions sur la véritable valeur de Debord, sur la validité de ses écrits dont certains sont d’essence véritablement totalitaire, et ça me gène un petit peu… Il nous a légué une expression fourre-tout qui n’est peut-être devenue qu’un poncif de plus. Les expressions comme « société du spectacle » sont si usitées qu’elles finissent par dispenser de penser. Je me suis même surpris à avoir la faiblesse de la facilité de penser que sa formule est un pléonasme… Enfin, vu ou tu bosses, aller la nuit voir du Debord… C’est amusant. La considération sur Paris, c’est pour m’inciter à vivre « pauvrement » à Paris ? Tant qu’à, je préférerais y vivre « richement »…
Tu devrais faire attention, tu as de plus en plus le profil d’un contributeur du Portillon…
Dommage pour « dyonisien », ç’aurait été bien plus drôle en version bacchanale !
Fait gaffe doublement, parce que cette correspondance pourrait se retrouver partiellement publiée dans mon site… avec un pseudo si c’est emmerdant professionnellement…
Al
Mardi 13 février
événement : je reçois l’un des plus étranges spams que j’ai pu recevoir. Un message simple : « Monsieur, veuillez trouver ci-joint notre offre de déstockage de bâches armées neuves indéchirables en polyéthylène 240g/m². Avec nos remerciements. », et un fichier texte en RTF joint. C’est tout. Pas d’image agressive et énigme totale. Je me demande parfois comment ce genre de proposition peut me parvenir, par quel méandre informatique, par quel hasardeux recoupement de fichier mail, par quelle intersection ? Où est donc la coïncidence entre moi et ce monsieur qui veut me vendre des « bâches militaires neuves ? ».
Quatre mois, et je n’avais pas osé relire. Trouvé plus d’une centaine de fautes et coquilles rien que dans cette page. Et c’est ce que j’ai vu. Pas encore le courage d’attaquer la syntaxe. Il y a tant de formules qui ne se corrigent pas !
Je retiens toujours ce site le plus loin possible du grand flux. Pas référencé, pas trop de lien… Malgré tout, il a reçu 417 visiteurs égarés, 400 visiteurs qui se sont écorché les yeux sur ce premier jet — et dont combien n’ont même pas compris ou ils étaient ? — 400 inconscients ! Google m’a attrapé malgré ma résistance, mais sans métadonnées, il envoie sagement ceux qui cherchent le nom exact. Par contre, Yahoo est passé par là. Il m’envoie un Internaute espagnol qui a cherché « shakira tour schedule movistar 2006 » et un autre « tc kimlik no soap »… Yahoo est-il fou ?
Comme j’allais être étudiant, cette année, il fallait que je fasse des économies. Je me suis débarrassé de mon hébergement pro pour mettre tous mes sites sur mon vieil hébergeur associatif autogéré… Jusque-là, si on passe sur les performances lamentables, ça pouvait aller. Et puis, depuis quelques jours, panne régulière. C’était samedi 17, j’avais écrit un chapitre sur mon rendez-vous avec Denis Mellier à la Fac de P, considération sur l’architecture de cette Fac et d’autre chose. Comme je joue en vrai, en écrivant directement pour la base de donnée, évidement, à l’instant même ou je valide, panne. Et le texte perdu. Pas le courage de réécrire. Ce serait pas pareil.
Le 20 février Guy Changedebord m’écrit :
Petit veinard : assigné à résidence chez soi par son employeur, même Guy debord n’y aurait rien trouvé à redire puisque le capital se perpétue grâce aux congés payés qui permettent à la classe salariés de partager de façon éphémère les loisirs de la bourgeoisie.
Bon sur Debord, je ne sais pas trop moi,… il est plus célèbre que les beatles, koi… mais en tout cas j’aime beaucoup le lyrisme absolu avec lequel il parle sur des images, c’est presque aussi beau que du frédéric mitterrand.
Justement, j’ai été revoir, au même festival, Punishment Park de peter watkins : encore de l’artillerie lourde à ton sens. C’est bien sur désespérément sans surprise puisqu’il se passe exactement ce qui est annoncé au début, mais en revanche excellemment filmé comme tout à cette époque et le film décortique bien les procédures du média TV puisque, outre qu’il prédit toutes les formes de la télé réalité ( zone d’enfermement ou d’isolement, la compétition pour la survie, interview intimiste des protagonistes, etc..), il reconstitue des dispositifs aujourd’hui familiers, pas particulièrement totalitaires ou revoltants, mais propres à la communication et à l’information modernes : le panel prétendument représentatif de la population, le jury télévisé, l’équilibre des points de vue, l’implication des journalistes dans l’evênement qu’ils couvrent, les passages imprévus nécessaires à la crédibité du tout, les interviews sur le vif, le ton spontané et non préparé de l’appareil d’état, etc.. eh what a shit man !
Bien sur que tu peux utiliser ma correspondance, mais comme pseudo surtout évite « nénette », car cela pourrait me valoir des ennuis professionnels, même maintenant…
Je pars chercher ma pitance du soir, tel le caniche débordien, à bientôt alors,
amicalement
GC
Je lui réponds tout de suite : « G, sérieusement, peux-tu te choisir un pseudo crédible ? »
Mercredi 21 février
Quelques jours de travail sur la partie « scientifique » de ce site…
Avancer méthodiquement, à travers les lectures superficielles d’être trop nombreuses, me semblait chaque jour plus stérile. « Le sens sourd de la méthode ». Point de sens. Une coque vide. Malaise. Je ne peux pas me contenter de « bien travailler ». Le vide finit par me donner le vertige. Stop. On arrête, avec le feuilletage frénétique de bouquin, avec la pèche peut miraculeuse « à la citation » ad hoc, avec la grande transversale à travers les intellectuels à la mode… J’ai besoin de savoir ou j’en suis. Alors, le point. Et comme tout arrive toujours, parce que la méthode à ça qu’elle fait bosser, et que du travail sort toujours quelque chose, le sens est apparut simplement, à l’intersection exacte de deux textes hors champ : Encore le Derrida, « Mal d’archive », pour sa pulsion de mort freudienne, et l’inattendu « La culture du narcissisme » de Lasch, et plus précisément sa conclusion tardive, suffisamment éloignée de l’immédiate historicité de son sujet.
Le 24 février, un court message de Guy Changedebord :
Je viens de trouver ton message, car je n’ai pas pu accéder à ma messagerie
perso ces 2 derniers jours.
Je vois que tu viens de découvrir qui est « nénette » et l’inconvénient
d’utiliser ce nom comme pseudo !.. Dommage !
bon je sais pas moi, un pseudo crédible « Josette de Rechange », ça irait ?
Où il faut que ce soit un nom sérieux ?
Ou Guy D ? dis-moi lequel est le mieux…
à part ça, comment vas-tu ?
a bientôt Alain
Sur le pouce, je lui réponds : « Je vais très bien ! Je me demande si je ne vais pas t’inventer une identité »paranoïaque« , genre : »Guy D., agent du ministère de la propagande". Pour un Debordien, c’est ironique non ?
Al"
Et il réagit :
Mais se resaisissant, sans doute rongé par le remord, ou torturé nuit et jour par les âmes de ses victimes…
j’en ai un meilleur :
« Guy Changedebord »
qu’en penses-tu ? il est pas terrible ? »
Reçu le 6 mars à 10h 03, message de Philippe :
Le 6 mars, aussi, à cet place exacte sur la page, Jean Baudrillard est mort. Pour moi, Il restera futilement celui qui aura fait le plus criant portrait de ma belle-mère, dans « Pour une critique de l’économie politique du signe », si je me souviens bien…
J’ai aimé lire Baudrillard. Salut !
Il y avait très longtemps, étais-je le même ? Bien sûr, ma question récurrente, obsessionnelle, sur la continuité de l’être… Drôle de rêve. Je fais un footing dans un pseudo paysage de mon enfance. Au milieu d’un décor champêtre, je rentre dans une cité pavillonnaire éparse. Dans un angle de la route, je m’arrête devant une parcelle enceinte d’un grillage bas. Devant moi le jardin et à gauche, au fond, une assez grande maison basse. Dans le coin, à gauche du petit portail, une plaque fichée au sol… Dans le rêve, j’identifie le motif de la coquille de Compostelle… Je regarde cette parcelle de terrain fixement. Je me dis que cette maison fait partie de mon histoire, que j’ai vécu une partie de ma vie ici, j’en ai la sensation, mais aucun souvenir. Je fais des efforts de concentration… Je me retourne et demande à ma mère qui semble brusquement être là : « nous avons vécu là, non ? ». Mais elle n’est pas « vraiment » là. Je m’approche de la plaque qui devient une plaque de cheminée en fonte, ancienne, à motif de chasse. Je me penche et regarde derrière. Elle est tenue debout par une grosse masse informe de soudure. Travail de sagouin !
Mercredi matin, Henri Scepi me rend mon plan de mémoire sans aucune correction en disant « je valide votre démarche »… Je reste vacant, presque désarçonné de me retrouver seul avec ce que j’ai écrit. Que c’est étrange !
Mercredi 7, après midi, pendant une pose je m’énerve contre l’instrumentalisation de tous les philosophes qu’on nous cite, contre l’avilissement utilitariste, et que ce soit au nom des arts plastiques n’excuse rien, de vie entière de philosophie. Et je m’énerve en pestant pour mes camarades : « vous savez, leur seule question est l’existence ou non de Dieu ! L’existence contre l’être, et rien d’autre ! ce qui fût reproché à Bergson, c’est sa mystique sans dieu, et les Monades de Leibniz ne servent qu’à prouver l’existence de Dieu ou la capacité de Leibniz à prouver l’existence de Dieu pour épater une dame… et l’existentialisme est un matérialisme ! » Non d’un chien ! Comment peut-on discourir des heures en évitant soigneusement d’en parler, de parler de ce qui rempli ces livres, de ce qui les motive ?
Après la pose, Daniel nous fait découvrir le travail de Julien Maire. Je ne connaissais pas. Poésie indéniable, même si encore ses performances flirtent avec l’attraction… Je reste indécis… C’est ingénieux, terriblement ingénieux, et chargé, et profond, et non dénué de sens. Aller, restons indécis. Qui a dit qu’on devait sur tout avoir des certitudes ? Hein ?
9 mars, 01:53:08, Guy C. m’écrit :
je suis bien content de recevoir de tes nouvelles. J’étais allé voir ton léviathan webobject avant hier. Je ne m’étais pas vu, mais je vais y retourner alors !
En fait, selon moi, dans ce webobject, tu es une sorte de Dante Alighieri de l’age numérique (« nel mezzo di camine di nostra vita, me ritrovai per una silva oscura che la dirita via era smarita… »), je ne sais pas si c’est ça ?
je t’écrirai plus longuement demain.
Moi aussi je suis un peu crevé.
amicalement, Guy
Je lui répond :
Au mitant de ma route,
Je baisse les yeux sur mon ombre,
oubliant toute vigilance…
C’est étrange, j’ai été tenté, il y a quelques semaines d’intégrer La divine Comédie dans ma bibliographie. Je sentais qu’il y avait quelque chose là. Mais j’ai eu peur de me perdre dans trop large…
Al
Je ricane de mon adaptation-appropriation de Dante, et je double tout de suite le message parce qu’une chose m’a traversé l’esprit à l’instant ou j’envoyais le message :
Guy,
Je pourrais aussi te répondre par d’autres premières lignes, celles de Faust :
« Vous revenez, vacillantes images !
Vous qu’autrefois j’ai pu voir et chérir,
Est-ce bien vous ? Est-ce là vos visages ?
Illusion, dois-je te retenir ? »
Al
…
12 mars après midi
Il est 15 heures, c’est important. Grand soleil, comme une fin de printemps. Je lorgne sur les rayons qui m’arrivent de la fenêtre. Allez, je prends l’appareil et je dégringole les escaliers. Quelques clichés sur fond de ciel bleu comme prétexte à flâner.
Je passe derrière la cathédrale, pour prendre l’état du chantier du musée. Devant le grillage provisoire du chantier, il y a cinq ou six voitures garées. Je lève la tête quand je suis vivement interpellé. Je suis surpris puisque j’imagine être seul. Un gars planqué dans sa voiture. Il se penche et “je peux vous parler ?”. Il a environ la quarantaine, usée. “Ben oui, vous pouvez…” Je suis juste devant lui « c’est pas la nuit qu’il faut essayer de les prendre ! C’est le jour qu’il faut venir ! Le jour ! C’est pas à minuit qu’il faut essayer… » Je m’inquiète, mais il continue en pointant un doigt vers la cathédrale, très haut « Faut venir le jour, pas la nuit… Vous savez ce que c’est ? Hein ? vous savez ce que c’est ? » Je ne comprends rien. De quoi parle-t-il ? Des gargouilles ? « C’est des démons, des démons ! Faut revenir le jour ! C’est des démons ! » Je suis perturbé, j’hésite une seconde et ne trouve rien d’autre à lui dire, pour répondre à la fixité de son regard, que « On peut voir ça comme ça… » avant de glisser stratégiquement vers la rue. En m’éloignant, je cherche à rationaliser sans trop de succès. C’est la première fois de ma vie que je rencontre quelqu’un qui prend le jour pour la nuit…
12 mars. Soir.
Faurisson qui attaque Badinter en justice (justice ?), un ancien premier ministre obèse qui se lâche par gâtisme, on sait enfin d’où il vient, ce qu’il cachait sous l’embonpoint, de nouveau ce climat délétère d’une campagne présidentielle infâme, avec ce candidat de la droite à rictus qui fascise à souhait, même pas sincère, par bête populisme… tout ce que j’entends, parfois de proche… ce curseur parlementaire qui glisse à droite d’un cran… jusqu’à l’abîme… Repère faussé, américanisation des positions… et des programmes… Une bourgeoisie, dont l’ensemble des journalistes depuis longtemps trop embourgeoisés, qui rêve de prospérité libérale gadgétisée, tout à la fête perpétuelle de la consommation, ne comprenant pas que le reste du pays s’étrangle de rage de ne pas participer, d’entendre le bruit du bal, d’en apercevoir les froufrous télévisés chaque jour, que ses « distractions » fabrique l’enfer des autres, les autres, ceux qu’elle veut muet et qu’elle préférerait abstentionniste, ceux qui ne comprennent rien à l’économie, qui trouve que « y a du vrai » dans les éructations extrêmes…
Les ennemis de mes ennemis sont mes ennemis… ça fait trop d’ennemis d’un coup, pour un type pas belliqueux. Sale période. Que j’arrête de penser à mon environnement vicié, que j’oblitère. Je veux respirer !
Une coriace nausée qui s’accroche à ma gorge… Chasser mes démons !
…
Dimanche 18 mars 2007.
Je tourne dans le salon. Et brusquement me traverse l’esprit que je tourne autour du « lien » et qu’à aucun moment ne m’est venu à l’esprit d’interroger Hermès ! Comme si à fréquenter trop d’esprits actuels, j’en avais oublié les figures mythologiques qu’il est pourtant toujours bon d’interroger. Et là je me souviens que j’ai quelque part un livre de Michel Serre que je n’ai jamais lu sur les anges… une grande parabole sur la communication… Et je me marmonne « le lien comme plus petite qualité du dieu des voleurs… ». Pas si bête que ça. Il suffit de se souvenir que John Willie justifiait ses photographies célèbres de femmes bondées (ligotées) en scénographiant de folkloriques cambriolages.
Hermès, pas pour les insoutenables « théories de la communication », mais plutôt pour les mystères hermétiques, hermétiques comme tout récit hypertextuel, cloisonnés et structuré par les lois insaisissables de l’évocation, de la suggestion, des liens symboliques arbitraires.
Lundi 19, le disque dur du portable fait un bruit de crécelle. Il va agoniser toute la semaine. Éloignement provisoire du réseau en perspective.
Mercredi 21, une viré de plus à P en compagnie de M.. « Séminaire » d’Henri Scepi. J’ai rougi d’un compliment excessif, comme une midinette. Cet impeccable spécialiste de Jules Laforgue, à l’élégance quasi britannique, me flate trop. Le « Alain est un excellent historien de l’art » m’a été gâché. Pas que ce soit en absolu désagréable, mais je n’ai pas l’habitude, pas l’habitude d’avoir un auditoire pour ce genre de considération. Dans le monde du travail, il faut toujours éviter de paraître en savoir trop, et surtout éviter de paraître posséder un quelconque savoir trop théorique, trop « gratuitement culturel ». Je me suis pris un jour un glaçant « tu ne va pas nous faire un cours », alors que pour répondre à une critique sans fondement, j’allais expliquer l’origine historique de l’usage de CE vide dans CETTE mise en page… Ce compliment rare dans une vie d’indifférence m’évoque une anecdote tout aussi unique. Un prof de math du lycée. Je ne sais plus de quel trait d’esprit j’avais couvert le brouhaha du cours. Le prof de math, au lieu de s’offusquer de mon insolence, s’est redressé avec un sourire et m’a jeté « Alain, vous êtes un philosophe ! ». Je me souviens d’avoir fondu d’orgeuil, autant du sarcasme flatteur que de la claire conscience d’être le seul de cette classe à comprendre l’allusion. Évidemment, tout ça fleur bon la psychologie de bazar. Ma mère étant adepte de la pluie d’insultes, j’ai grandi sans valorisation, construisant mon cadre de valeur indépendamment de mon environnement. Seuls les livres m’apprenaient qu’il existait ailleurs, pour d’autres, des valeurs qui me convenaient. J’ai adopté le « parti des écrivains » ; leurs étranges mondes à la fois civilisés et anarchistes, ou tout peut se penser, tout peut s’exprimer, sans tabous, sans pour autant s’adonner à la barbarie… Alors y a-t-il une part infantile (une des parts infantiles) de moi-même qui espérait encore quelque chose malgré une vie de désillusion ? C’est vrai que cette année, je n’ai pas mon âge. Je ne suis pas avec des gens de mon âge, ni de mon expérience, et je me retrouve dans la normalement désagréable situation d’être soumis à l’autorité du savoir, un grand retour à l’école. J’aurais pu ne pas m’oublier, ne pas oublier mon âge actuel et refuser cette situation. mais alors pourquoi venir ? Je suis là, donc j’accepte. J’accepte d’être relu et corrigé, j’accepte d’écouter et d’apprendre. J’accepte aujourd’hui ce que j’ai si mal vécu pendant les vingt premières années de ma vie. Peut-être est-ce pour une part un simple jeu de rôle ? Peut-être. Mais quel plaisir de se découvrir encore apte à apprendre, et quel soulagement de se trouver apte… Tout simplement. Il y a deux ans de ça, j’ai eu l’impression tenace d’avoir vingt ans de plus que mon âge. Dix ans à servir, et je m’y suis trouvé apte aussi, bien trop apte à rendre service. Et j’ai rendu service à la communauté. Je m’y suis usé, comme ces fers que mon père me donnait à aiguiser sur la grande meule. Bien sûr ces dix années auraient été plus faciles si j’avais une vie simple, et non plusieurs vies à vivre. J’ai un jour senti clairement, quelque part à l’intérieur, du côté peut-être d’une horloge intime, que certaines choses avaient amputé mon espérance de vie. Mais ceux qui ne « servent » pas, et je pèse le poids de la racine, ne savent pas que 40 ans tue, simplement, bornant la vie à l’usage.
Voilà quelques pistes biographiques à explorer sur l’autre page. Les livres m’appartiennent. Ils sont à moi. Leurs auteurs sont mes amis. Ils ne sont pas une culture de classe, comme dans certaines familles, ou un apprentissage obligatoire. J’ai grandi seul lecteur dans un océan de joueur de foot. Mais j’ai compris tardivement quels outils j’avais dans ma besace. Toute mon enfance, savoir qu’Alain est un philosophe et même l’avoir lu, par exemple, était une tare, pas une qualité.
Voilà pourquoi la plus belle période de ma vie est celle de mes études. Le cadre social me demandait brusquement d’être ce que je suis. Je n’avais donc qu’à être, sans effort, et sans mensonge.
Mais ce n’était qu’un intermède puisqu’ensuite, j’ai découvert un autre monde peuplé de joueurs de foot.
Le joyeux « monde du travail », temple de la modernité, est le lieu du savoir-faire le plus trivialement pratique, privilégiant toujours l’immédiate utilité à la pertinence ou l’intelligence des choses. Faire vite et mal, pour que ça semble suffisamment longtemps pour tromper. Rien d’autre ne compte. Et il suffit de regarder ce qui se construit aujourd’hui, prolifération de ruines neuves, vague prototype produit en série, pour avoir un aperçu de la bêtise de notre époque.
Un jour, l’humanité ricanera de l’époque ou les représentants de commerce avaient le pouvoir sur le monde.
En glissant sur la route du retour, je parle politique avec M.. La situation libanaise est éminemment plus critique que celle soi-disant « catastrophique » de cette France qui geint toujours, à l’image de ses petits commerçants qui d’un même élan à la mystérieuse cohérence « payent trop d’impôts, n’y arriveront pas ce trimestre, n’ont que des clients qui payent pas, achèteront encore une maison mal nommée “secondaire”, reviennent de vacances au Mexique, enverront leurs enfants suivre leurs études aux USA la rentrée prochaine… ». Merveilleuse France geignarde des petits propriétaires, jamais aussi riche, jamais aussi peureuse, traînant ses éternelles maux imaginaires, mais voluptueusement abandonnée à ses nouveaux loisirs qui, il y a quelques décennies, étaient réservés à la grande bourgeoisie.
Drôle de week-end. Je revenais chagrin de ce dernier voyage. Je rentre chez moi tête baissée, sachant que m’attendent quelques sérieux questionnements éthiques. Je vais devoir m’interroger sur le sens de mes actes, sur l’enchainement des événements, sur les motivations d’autrui et sur la perversité, soit d’un individu, soit de situation torve… Quelques minutes avant, je me suis vu réagir étrangement dans une situation désagréable. Pourquoi ai-je été inflexible ? Quel était l’enjeu pour que je brise mes résolutions ? Qu’ai-je senti ? Quelle est l’ampleur du bouleversement moral ? Que se passe-t-il quand je daigne descendre de mon piédestal moral pour assumer mes intérêts propres, au détriment symétrique de l’intérêt d’autrui ? Laissons tout en suspens, énigmatique… Et la vie décide de compenser. Quand j’entre chez moi, je trouve Fred qui est là avec son petit Lucien, qui devait se nommer de manière à signifier en français comme en chinois, et Olivier qui arrive de l’autre côté du pays. Deux vieux amis autour de ma table, une bouteille de rouge. Lucien joue avec Photoshop, il n’y a pas de jeux dans notre machine, que des outils… Le contraste avec le moment d’avant est saisissant. Je suis saisi, et charmé du paradoxe, obligé de remettre les réflexions morales à plus tard. C’est amusant, ces deux-là ne s’aimaient pas trop, il y a 15 ans… Et ils sont tous les deux devenu prof. Moi qui ne suis pas sociable, je me laisse porter par leur présence, par leurs moqueries amusées de mon sérieux. Olivier est là pour participer à une exposition dans une ville de la région. Nous l’hébergeons deux jours, deux jours comme une parenthèse. Et un coup de téléphone inattendu de Lionel. Je pensais à lui il y a peu. Je ne l’avais pas revu depuis son retour des Antilles. Il a besoin qu’on le dépanne, vite. Un type qui devait lui rendre service lui a claqué dans les doigts. Une occasion de le voir. Passe dimanche, à 16 heures, et on regardera ton truc. Ne t’inquiète pas, on va faire ce qu’il faut. Tu viens avec ce que tu as préparé, les documents, et on fait ça ensemble. Aller, à dimanche.
Combien de fois Lionel m’a t-il rendu service ?
— - Samedi 28 avril 2007 - 23h 30
Un an de badineries intellectuelles. Pas un an, une petite année universitaire. Et pourtant, ça semble avoir suffi pour me déconditionner…
OK, voilà un bon mois de travail forcené bien loin des études. OK, c’est comme s’ils (ILS) me demandaient de rattraper le temps que j’ai passé en cours, que je rattrape le wagon des tâches innombrables et que je produise tout ce que je n’ai pas pu faire, et puis, le soir, il faut bien finir les trois sites en chantier, et le DVD de com… c’est la banque qui sera contente, bientôt ! Mais j’y arrive plus. C’est une souffrance. J’ai mis deux semaines à me remettre au travail, vraiment, deux semaines à me mettre en train, à me remettre DANS le travail, à y arriver, à peut prés… J’y arrive plus. C’est comme si je n’étais plus la même personne… Devant une affiche à bâcler, les filles qui me regardent, elles attendent un festival, réputation, devant la fenêtre si familière de photoshop… rien… Et alors ? Rien… Je fais semblant, je maquille, je biaise, mais rien… Moi qui trouvais d’instinct, sans réfléchir, le chemin à travers les réglages et les filtres pour atteindre comme un archer, le but, l’idéal, là, rien… j’y arrive plus, j’ai plus le sens… J’ai désappris… Et les pages html… pas mieux… Comme un débutant, plus chez moi… Une amnésie. Je suis brusquement incompétent, l’expérience sauvant les apparences. Étrange phénomène. Usure, effet de seuil, ou impossibilité de mon esprit à faire cohabiter des fonctionnements radicalement différents ?
Je me rends bien compte que j’oblitère le contrexte, les élections…
Faudra bien quand même que je note ici… Merde… Faudra… Pas ce soir. Heu, ce matin…
Ce soir oui. Dimanche 29 avril. 23h 11
Je dis « pour une fois qu’on s’amuse ! » en parlant de la campagne électorale. Et je n’en pense pas un mot. Rien de drôle. Il y a un favori, et le favori joue avec le feu, mais ce n’est pas grave. Il dérape verbalement et semble psychiquement instable, mais ce n’est pas grave. Il dégonfle l’extrême droite en arnaquant ses électeurs au passage, ce n’est pas grave. Il est le candidat des beaufs, se comportant comme un beauf, semblant penser comme un beauf, parlant comme un beauf, effaçant ainsi malhonnêtement ses origines nobles et son éducation grande bourgeoise, mais ce n’est pas grave. Il est l’agent déclaré de tout ce que la France compte de puissance réactionnaire, mais ce n’est pas grave (et ça on a l’habitude). Une chose est grave, une chose que je n’entends pas. Ce n’est pas un candidat, c’est un produit. Et même si la grande glissade avait commencé il y a longtemps, il pourrait être le premier véritable produit qui paradera aux plus hautes fonctions de l’état de ce microscopique pays. Sa candidature marque l’acmé d’un grand mouvement de prise de pouvoir de pseudo science sociale sur le corps du réel. C’est le premier candidat qui énonce méthodiquement les mots distillés par les études de marché. C’est le premier candidat qui applique totalement les stratégies commerciales modernes, en ciblant chaque jour son auditoire dont il connaît par avance les inclinaisons, étudiées à grands frais par les agences ad oc. Il est écrit qu’il doit gagner. Même si aujourd’hui, il y a une microscopique possibilité qu’il échoue, parce que les discours trop ciblés sont audibles aux autres, ce qui explique cette étrange coalition contre lui, ceux à qui les mots n’étaient pas destinés, et qui peuvent donc les recontextualiser, il est écrit qu’il gagnera, lui, ou un prochain, enfin en tête de gondole, tout brillant, tout séduisant, près à consommer, prés surtout à ne rien faire, comme son maître lui a appris, a emballer le réel de sa loghoré de bonimenteur scientiste. De la même manière que tout le monde boit la même chose, met les mêmes pompes et arborre les mêmes logos.
Mais je ne comprends pas plus ce que j’entends ailleurs. Rien ne me déprime plus que la lecture des forums politiques. Les « GENS » s’y expriment. Ils causent, enfin écrivent, et j’ai la nausée. Et pourtant, j’y retourne, par masochisme, et encore, je ne comprends pas. Aucun discours ne semble cohérent, ou en prise avec le réel, avec la situation, avec la logique politique, encore moins avec une quelconque logique de raisonnement. Jamais. De la bouilli informe. Les fascistes ânonnent leurs énormités convaincues, et les gauchistes extrêmes prouvent à chaque syllabe qu’Hannah avait raison. Les autres s’entremêlent les langues et les idées. Contre sens et contre vérité, sentimentalisme mal placé, culte malsain et pulsion perverse, malhonnêteté viscérale. Je suis écrasé.
Le pendant. Pas la même humeur, pas la même lecture :
Quand j’ai besoin de fixer mon attention sur autre chose, je parcours les journaux, flairant l’actu, et je traverse les blogs. Les plus lus sont ceux des déjà célèbres, des pros, et c’est amusant de les voir s’y griller les ailes et les pattes. On découvre que tel commentateur s’y retrouve à poil, et que tel philosophe à la mode s’y avère un fieffé imbécile. Réjoissant, d’une certaine manière, de regarder ces têtes de gondoles (aussi) perdre un lecteur précédement captif de plus à chaque mot trop vite blogué. Voilà qui interroge sur la manière de produire du texte de ces pros-là, et interroge sur l’étrange vertu de l’exercice du blog, qui ne pardonne définitivement pas grand-chose. Je li des commentaires de lecteur d’abord surpris de la bêtise de leur idole littéraire, et puis à force de post, totalement outré par l’épaisseur de la bêtise… Et brusquement certain s’entre-découvre plus intelligent, et meilleur écrivain, et le château artificiel de la sélection sociologique de la publication s’écroule, et l’autorité de l’imprimé sur le numérique entre en crise.
Le monde s’en fout.
Début de soirée. Pluie brusque et drue. Un grondement sourd monte lentement, de loin. Ça s’approche. Tu crois que je débranche tout ? Je ne sais pas, peut-être. L’orage s’intalle. Je pèse le risque. Bon, un air frais et humide monte de la fenêtre. Bien, je m’incline. Je débranche tout. Plus de freebox, plus de télé, plus d’internet. Le calme, les grondements, l’air frais qui envellope comme un duvet. Le monde s’en fout. La pluie lave. Ailleurs, des inondations, comme en 1910 ont-ils dit à midi. Un orage d’été, qu’il va falloir renommer puisqu’il arrive maintenant toute l’année. Orage de chaleur, brusque et violent, en plein mois de janvier, au printemps, à l’automne, de ces orages qui font envie de courir sur un chemin, comme un mois d’aout, pendant un mariage, sur une colline rase, une douche violente nous avait poussés à courir comme des dératés, avec les filles, et à l’arrivé, le champagne à flot et l’enivrement et l’enivrement, le flair débouché par les éléments, l’oeil dilaté, alluciné, une fête orgiaque.
Le monde s’en fout. Comme ces imbéciles d’écolos qui crient qu’il est en danger. Le monde s’en fout, dix degrés de moins, de plus, des ouragans, des inondations, il s’en fout. C’est nous qui faisons, c’est nous qui morflons, et on va morfler, mais lui, il s’en fout.
Mardi 8 mai 2007
J’ai été surpris par la densité du programme concocté par Hubertus pour ce mois de mai. Il a donc réussi à faire venir Peter Greenaway. Pris par mes insupportables distractions obligatoires, le temps passe et je me réveille encore le nez sur l’événement.
Mercredi matin, matin à peine
In extremis, vers 1 h 30, avant de me coucher, j’envoie un émail à Hubertus pour le féliciter de ce superbe événement. Le matin, je trouve sa réponse. Sa réponse ? Quand m’a-t-il répondu ? Je regarde l’heure de son émail : 1 h 43… Il dit :
Bien cordialement
Hubertus
Ils ont donc à peine accueilli Peter Greenaway qu’ils ont déjà abusé de sa présence jusqu’à tard dans la nuit.
Ce matin, nous partons pour la ville de P, pour voir et entendre le réalisateur de Meurtre dans un Jardin anglais, le ventre de l’Architecte, Pillow book…
J’écoute ce réalisateur. Je me souviens du choc à la découverte de ses films. Assez tôt j’avais vu « Meurtre dans un jardin Anglais » et ensuite « Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant ». Une fascination. Au premier film vu, on identifie et on n’oublie pas. Je me souviens d’un scepticisme assez général lorsqu’il s’est piqué d’investir les Arts Plastiques. J’étais étudiant en Art, et ce que nous entendions ne nous plaisait pas. Ses installations ressemblaient trop à des caprices de nanti qui se paye une danseuse. Je veux une demi-vache dans la résine ? Pas de problème ! Son post-modernisme à la limite du kitch grandiloquent qui apportait quelque chose au cinéma, jurait à l’oeil dans une salle d’expo. En arrivant ce matin, nous avons fait le tour de l’expo. Toujours dubitatif. Comme pour Lynch, je regarde et je me demande quelle carrière auraient ces productions un poil esthétisantes, un poil désuètes, si leurs auteurs n’avaient pas gagné leur galon de grand réalisateur dans le monde du cinéma. Lynch et Greenaway, deux artistes régionaux…
Changement.
Je suis sur un parking de supermarché, je regarde la grande vitrine par le pare-brise. Je prend conscience de l’étroitesse de ma respiration. D’un geste brusque, j’ouvre la portière. Je sors, me redressant entre les véhicules alignés. Mon regard pointe au loin, à droite, à gauche. Une envie de fuir, violente, animale, irraisonnée… Fuir cette vie, sensation d’étouffement. Par ou fuir ? Bêtise ironique, croire qu’une fuite « physique », se mettre à courir, dans n’importe quelle direction, pourrait répondre à cette sensation d’enfermement parfaitement psychologique. Animal pris au piège, réaction puéril, inutile rébellion, pauvre bête domestique !
Des périodes. Lundi 21 mai 2007
Cette après-midi, à la suite du pénible rendez-vous de midi, rendez-vous qui a duré une bonne heure et demie, je décide de passer voir Florent dans son bureau. Un peu d’amitié cordiale ne me fera pas de mal. Trois ans peut-être que je travail presque chaque jour avec Florent, l’Historien
qui à l’étrange particularité d’être né la même année et dans la même clinique que moi. Je fus pris d’un étrange sentiment à croiser une manière de destin parallèle, découvrant dans nos vies deux intersections, à nos origines et maintenant, faisant mentir la règle géométrique des parallèles qui ne se croisent jamais. Il est né d’une famille à l’histoire chargée, oscillant entre la petite et la moyenne bourgeoisie de province. Je suis un petit-fils de l’assistance publique, d’immigré et de jardinier, à l’horizon généalogique bouché. Nous n’aurions pas du nous rencontrer, nous n’aurions pas dû travailler ensemble, et surtout il est sociologiquement improbable que nous ayons quoi que ce soit en commun.
Ce matin, je lui propose de l’associer à ce projet, pour inscrire justement dans la structure numérique cette intersection à l’origine de nos vies à l’emplacement même de la photographie de « notre » clinique
Julien doit aller dans la Ville de P. déposer un dossier d’inscription le même jour que mon avant-dernier cours. Il me propose de m’y déposer, et même de me ramener le soir. Voilà qui me donnerai l’occasion de photographier cette route que j’ai parcouru cette année.
Je pensais l’inviter dans un restaurant du centre ville, pour le remercier. mais c’était sans compter avec sa mère, à peine affectueuse, qui lui a préparer trop de sandwich, avec le secret espoir, peut-être, de lui faire prendre un peu de gras…
C’était quand cette soirée d’adieu de la co-résidente de Céline ? 26 mai ? La première fois qu’elle était invitée à une fête. Découverte des « autres », les fantômes des autres ateliers, des autres étages de cette étrange résidence d’auteur. Ils sont presque tous venus à cette fête de départ, dans l’un des appartements réservés au résident. L’acoustique pitoyable du salon, musique trop forte et pourtant inaudible, communication « boite de nuit ». Collé à l’oreille. « Et toi, tu fais quoi » « Quoi quoi ? » “Toi… » « Hein ? » « Quoi ? ».
Jeudi 30 mai 2007. Je prends ma matinée. Je pense repos. Et je dis à Céline, tout à l’heure, j’appelle Loïc, et s’il est là, je vais le voir, tranquille, en milieu de matinée. Depuis le temps que je dois aller le voir ! Dix minutes plus tard, il appelle. Coïncidence amusante. « Devine ce que j’ai fait pour t’appeler ! » Je ne comprends pas ce qu’il veut dire. « J’ai téléphoné au renseignement pour t’appeler à ton travail et ton collègue m’a donné ton numéro personnel !" Je suis long à comprendre « Mon ordinateur est en panne ! Alors, je n’ai plus de carnet d’adresses ! » Rire. C’est con l’informatique. Ce truc qui oblige à tout avoir sur papier, pour quand ça meurt. « Dès que c’est réparé, j’imprime tout mon carnet d’adresses ! ». C’est con l’informatique.
Donc il est là. Pas besoin de l’appeler. Je passe le voir avec plaisir. L’occasion de parler du futur. Il me donne ses deux dernières parutions, le Boilet très « cul » dont il m’avait montré les tirages laser il y six mois, et un petit roman de Ravalec.
J’aime pas Boilet. Mais en le lisant… une faiblesse de ma part ? Je ne sais pas, par-dessus l’impression « présexuelle » qui se dégage toujours de ses livres, par-dessus cette impression tenace d’immaturité, de fétichisme niaiseux, et bien dans celui-là, il assume tellement, jusqu’à jouer avec, et avec le lecteur, que le procédé se boucle et s’assume, et se montre avec une telle candeur, comme la candeur paradoxalement asexuelle avec laquelle il dessine le trou du cul de ces filles, que je me suis laissé penser que c’était quand même réussi… en fait… et malgré, oui, malgré l’esthétique des planches qui m’arrachent les yeux…
Dans la nuit, je glisse sur elle, comme j’aime quand il est impossible de savoir comment c’est venu, je glisse, et nos états qui glissent aussi vers autre chose et le plaisir de sentir que ça marche mécanique, sans question, comme on respire. C’est jamais pareil. Jamais. Je remonte une jambe jusqu’à m’arc-bouter, et nous nous tendons, jusqu’à nous arc-bouter l’un à l’autre, pour jauger la physique du bras de levier. C’est jamais pareil. Quelle étrange magie renouvelle toujours ce récit des cerveaux reptiliens. Ma main droite glisse sous ses reins, pour augmenter la tension, ma jambe remonte, mon corps déporté sur la gauche. Sa tête en arrière, mon buste qui monte, se redresse. Je sens venir, du bas d’une immense pente douce, loin, lentement, et ma tête bascule en arrière. Ma bouche s’ouvre, pour ouvrir ma tête, mes muscles se tendent, la tête en arrière, arc-bouté, plus, arc-bouté, ça monte la pente.
La nuit. Dans notre bulle de noir.
Une douleur aiguë à la nuque, comme un coup. Je crie, et une crampe énorme verrouille les muscles de ma nuque. Ça fait mal, merde merde, HAA. J’éclate de rire en suffoquant, mélange de rire et de douleur. Mais qu’est-ce que tu as… j’arrive pas à répondre, je ris. J’ai… J’ai… Une crampe, là merde, ça fait mal, c’est pas vrai… Et je ris de plus belle. Jamais un truc pareil, jamais. Pas possible merde, c’est trop drôle ! Je ne sais pas comment me débarrasser de cette étrange crampe. Je baisse la tête et la plonge dans l’oreiller. Ça passe. Quelque soubresaut de rire. Merde ! Tu m’as fait peur ! t’es con ! merde !
Jamais pareil.
Le lendemain, je cherche sur Internet, les muscles qui ont de l’humour. Trouve rien. Peut-être la pointe haute ou les trapèzes accrochent le crâne ?
Ce soir - 4 juin 2007
Sensation de m’empêtrer dans ma propre merde, de m’y user les nerfs sans issu, sensation de souillure, de confusion, d’agacement insurmontable.
Depuis que j’ai senti la mesure du temps d’une vie, l’impression de m’engoncer dans ce temps à en perdre l’espoir. Tout m’échappe, je me surprends à parler tout haut, à exprimer des intimes audibles, dangereusement audibles. Tout m’échappe.
Souillé par ma merde. Brusquement, s’arrêter, affolé.
Je suis pas sorti de l’auberge. Pas sorti.
À l’image d’un disque dur plein, l’impression d’une vie remplie d’un océan de fragment agité de tempête aussi subite qu’incontrôlable.
La tentation de simplifier, d’effacer des pans entiers, encore, d’évacués, de rompre des liens. Incapable d’assumer les liens. Voilà pourquoi le sujet de cette année. Bien sûr, comme je le répète à souhait, on se précipite toujours dans ses problèmes, on trébuche dans sa merde, on ne peut rien faire d’autre que courir vers son propre abîme. Tous, nous tous, choisissons nos destins dans nos failles.
Nouvelles connaissances. Résultat de la « fête de départ » de la co-résidente de Céline. Sophie et Yann
, dessinateurs de BD. Comme toujours quand on rencontre des nouvelles têtes, des choses à raconter, longues.
On découvre qu’on habite à 20 mètres les uns des autres depuis 10 ans. Étrange. Pas le souvenir de les avoir croisé.
Hier soir, milieu de soirée, ils appellent. On se rhabille pour retrouver une décence, et sauter chez eux, au bout de la rue. Une nuit à parler… Une nuit entière. C’est doux, c’est comme un goût d’un souvenir d’enfance, d’un rituel de jeunesse.
Le plaisir, quand je lève les yeux et que la fenêtre en face prend une opacité de petit jour. Je ne dis rien, je vois que la nuit s’épuise lentement, doucement, comme notre longue conversation s’amenuise. Lorsque nous sortons de chez eux, 5 heures, le jour débute. Pas de bruit de voiture et un frais brouhaha d’oiseau. Combien d’année qu’une chose pareille ne m’était pas arrivée ? Avant de partir, ils nous prêtent deux livres : le gros « NonNonBâ » de Shigeru Mizuki, un bon récit, aussi dense que charmant, mélange de « la guerre des boutons » et de « the great yokaï war » de Miike agrémenté d’une touche de littérature XIXe avec un style graphique bâtard, réaliste pour les paysages et naif-désuet pour les personnages, et donc aussi un petit livre que nous avions failli acheter quand il est sorti, et dont, malheureusement, nous avons déjà visionné l’adaptation cinématographique : « Ghost World » de Daniel Clowes, une bonne chronique de fin d’adolescence comme l’Amérique en produit sous à peu près toutes les formes en ce moment…
C’est toujours comme ça. Après avoir écrit un petit paragraphe sur mon asociabilité, une période riche de lien social tous plus doux les uns que les autres. Je sais que je prends du retard sur de nombreuses tâches, je sais que j’y grille mon énergie faiblarde, mais je me laisse prendre, ça change tant, de voir du monde, de parler sans frein, de regarder la vallée se débrumer…
Comme s’il se passait quelque chose.
Vendredi 15
Quand je rentre, Céline m’annonce qu’Edwina est en ville, qu’elle nous attend au bar à côté de l’école. Une bonne nouvelle qui me réveille. Cette année a donc bien existé ! Je tente de l’appeler, mais je tombe sur son couillon de répondeur qui claironne "Edwina répond, répond, répond Edwina ». On descend ? OK, on y va. Lorsqu’on s’approche du bar, nous glissons entre deux piliers de ces étranges arcades et nous l’apercevons, seule en terrasse, penchée sur son briquet qui rechigne à allumer son clope…
Une conversation agréable qui me ramène aux études, qui me rappelle à moi-même, enfin. Les choses reviennent. Notre petite classe est atomisée, chacun quelque part, seul, résistant comme il peut à l’inconsistance angoissante de cette année trop rapide. L’impression d’accélérer vers un mur.
Je sens là la difficulté à faire cohabiter mes deux grosses réalités de cette année, mon salariat hypnotique et mes études autant amusantes que perturbantes. Deux mois de retour aux contingences ordinaires m’ont presque arraché à ce que j’ai fait cette année. Il faut que je reprenne le fil, vite.
Samedi 16 juin
